La gastronomie, un moyen convivial de changer le regard sur les réfugiés

Le jeune chef nigérian Timothy Desmond Eze vu par © UNHCR / Mark Henley

Le jeune chef nigérian Timothy Desmond Eze vu par © UNHCR / Mark Henley

 

Un festival gastronomique conçu pour réjouir les papilles et pour donner une autre image des réfugiés. Le Refugee Food Festival a pris ses quartiers à Genève pour trois dîners, un déjeuner et un brunch mémorables. La Cité a rencontré un des chefs qui ont officié aux fourneaux.

 

Luisa Ballin

12 octobre 2017 — Midi. L’heure du coup de feu au restaurant des Bains des Pâquis, sis au bord du lac à Genève. La clémence de l’été indien réjouit les clients et quelques baigneurs téméraires réunis dans l’un des antres multiculturels genevois les plus conviviaux, sous un ciel au bleu éclatant. Le jeune chef nigérian Timothy Desmond Eze est aux fourneaux pour préparer deux spécialités de son pays, dans le cadre du Refugee Food Festival.

Le parcours de Timothy Desmond Eze est long et douloureux. Il le résume sobrement. «C’est un grand défi pour moi que d’être ici. Il y avait la guerre dans mon pays. J’ai dû fuir le Nigeria en décembre 2014, après avoir perdu mes parents. Je suis venu en Suisse pour tenter de reconstruire ma vie. J’aime cuisiner. Je le faisais déjà au Nigeria. Je suis heureux d’être à Genève. Je vis à la rue Appia et aujourd’hui est une journée particulièrement belle. Les gens disent qu’ils sont heureux et qu’ils aiment ma cuisine.» Et de poursuivre en souriant: «J’ai réussi à organiser deux menus pour les très nombreuses personnes qui sont venues déjeuner dans cet endroit incroyable. Je ne m’attendais pas à avoir autant de clients! Nous avons été submergés par la demande. J’espère vraiment pouvoir continuer cette expérience car j’ai pu montrer ce que je sais faire et j’espère que je serai engagé ici ou dans un autre restaurant

La terrasse des Bains des Pâquis ne désemplit pas. Le riz au coco, bananes plantain et légumes a séduit les végétariens et le menu plus épicé à base de poulet, riz, banane plantain, grains de maïs, coriandre et petits poivrons rouges relevés a ravi les papilles des autres gourmets y compris les quelques baigneurs en maillot qui n’ont pas manqué de se bronzer et de piquer une tête dans le lac. Le soleil brille dans le ciel et dans les assiettes.

Le Refugee Food Festival est une belle découverte. Destiné à tous publics et à toutes les bourses, il a débuté le 11 octobre à l’hôtel d’Angleterre et se poursuit jusqu’au 15 octobre dans d’autres lieux.

«Le festival est un partenariat entre le Haut commissariat de l’ONU pour les réfugiés et l’association Food Sweet Food. Treize villes européennes et aujourd’hui Genève, première cité de Suisse, ont participé à cet événement. Dans chaque ville, des coordinateurs faisant partie de la société civile, dont une grande partie de bénévoles, œuvrent à l’organisation de ces rendez-vous culinaires. Nous sommes très contents de la façon dont marche cette édition genevoise où le public a répondu très présent. Tous les restaurants dans lesquels on peut réserver sont pleins», explique Julia Dao, responsable de la communication du Bureau suisse du HCR.

La motivation des chefs est l’une des clés du succès de ce festival original. «Nous vérifions les profils et les capacités des chefs et leurs compétences en matière de cuisine car nous avons des établissements qui peuvent être très exigeants. Les chefs doivent aussi savoir tenir le rythme. Nous organisons des petits tastings pour goûter à leur cuisine avant de la reproduire en grand format», déclare Julia Dao. «Il y a ensuite les problématiques qui sont générales dans l’intégration professionnelle des personnes réfugiées, comme la langue, la capacité de communiquer dans une cuisine. Cela peut créer une difficulté de dialogue interculturel. Le projet vise aussi à valoriser les compétences de ces chefs quant à l’encadrement de cet exercice pour dépasser les barrières

Le festival offre à ces virtuoses de la gastronomie une occasion de monter leur talent. La plupart de ces chefs ont déjà une expérience professionnelle dans leur pays d’origine ou dans un pays de transit et il est important de leur donner l’occasion de donner la preuve de ce qu’ils savent faire ici en Suisse aussi.

Un des concepts à la base du Refugee Food Festival est que la gastronomie peut permettre une approche différente du public local face aux réfugiés. Une envie de changer le regard sur les personnes réfugiées et valoriser ce qu’ils peuvent apporter et ce qu’ils ont à partager en terme de patrimoine culturel et culinaire. Loin d’un discours misérabiliste.

«Le Refugee Food Festival n’a pas une influence sur la demande d’asile, qui est liée à des critères précis. Mais il peut aider pour la stabilisation d’un statut en Suisse, comme dans le cas du jeune chef nigérian, détenteur d’un permis F d’admission provisoire. Sur les cinq chefs qui participent au festival, un seul est demandeur d’asile, le chef sri-lankais qui fera le brunch aux Halles de l’Ile le 15 octobre», précise la responsable de la communication du Bureau suisse du HCR.

«Le premier objectif du Refugee Food Festival est de permettre de changer le regard sur les personnes réfugiées, de valoriser les talents, les compétences, le patrimoine culinaire et culturel de ces personnes, ainsi que de transmettre et de pérenniser ce patrimoine immatériel. Le projet vise aussi à contribuer à l’insertion professionnelle, car qui dit travail pense indépendance financière. L’apprentissage de la langue et le sentiment d’appartenir à une communauté et un réseau professionnel sont aussi primordiaux», affirme Marine Madrila, co-fondatrice du Refugee Food Festival.

«Nous avons aussi souhaité créer un moment fédérateur positif autour de la gastronomie, qui est un bien universel. La table est un lieu convivial, de paix et de tolérance. Nous cherchons des restaurants qui soient accessibles à tous les budgets. Le festival a eu lieu dans quatorze villes dont Bruxelles, Athènes, Amsterdam, Paris, Marseille et cette semaine Genève. Nous espérons, en juin 2018, à l’occasion de la Journée mondiale du réfugié, pouvoir développer le projet dans d’autres villes suisses», conclut-elle.
      


Le Refugee Food Festival
se poursuit à Genève
avec trois autres chefs

13 octobre

Foound Fieruz Tafla
cuisine érythréenne


14 octobre

Olivier de Provence
Dekyi Dolkar
cuisine tibétaine


15 octobre

Halles de l’Ile
Tambithurai Sritharan
cuisine sri-lankaise