La Suisse en piste pour le Conseil de sécurité de l’ONU

© Pierre Dubois / Septembre 2017

© Pierre Dubois / Septembre 2017

 

 

Quinze ans après son entrée à l’ONU, la Confédération est candidate à un siège au Conseil de sécurité pour la période 2023-2024. Vœu pieux ou volonté affichée d’un engagement diplomatique au sein d’un organe où seuls les votes de ses cinq membres permanents comptent lors de décisions cruciales. La Cité a recueilli divers avis.

 

Luisa Ballin

 

4 septembre 2017 — La très neutre Helvétie membre du plus politique des organes onusiens? Ce serait une première, mais pour quoi faire? «Seul État dans l’Histoire à avoir adhéré aux Nations unies à la suite d’un référendum populaire, la Suisse, avec son système de démocratie directe élaboré au fil des siècles par le patient travail des plus grands juristes, renforcera l’inspiration démocratique de notre organisation. Son caractère multiculturel et son plurilinguisme fourniront une contribution essentielle au dialogue des civilisations, aujourd’hui indispensable à la communauté des États», avait déclaré le ministre français des Affaires étrangères Dominique de Villepin, lors de sa déclaration en faveur de l’entrée de la Suisse à l’ONU, le 10 septembre 2002.

Quinze ans plus tard, la Suisse est candidate à un siège au Conseil de sécurité d’une institution qui peine à se réformer depuis sa création en 1945. Valentin Zellweger, ambassadeur de Suisse auprès de l’ONU à Genève, explique les raisons de cette décision: «Nous avons annoncé cette candidature il y a quelque temps afin d’être transparents. Le monde et les Suisses sont informés. Le savoir-faire de la Suisse ainsi que sa culture du compromis et de la médiation peuvent être utiles au Conseil de sécurité. La Suisse devra être élue, nous avons donc intérêt à obtenir un nombre maximum de votes à l’Assemblée générale de l’ONU en 2022

 

Frein alémanique?

 

La diplomatie helvétique est à l’œuvre, mais elle devra auparavant convaincre le peuple suisse. Pour Jean-Pierre Kapp, ancien correspondant de l’Agence télégraphique suisse (ATS) à l’ONU, puis correspondant de la Neue Zürcher Zeitung, journal auquel il continue de collaborer, «la majorité de la Suisse alémanique est favorable à l’ONU, malgré une réticence de l’Union démocratique du centre». Et d’ajouter: «Si l’ONU est moins significative pour la Suisse alémanique que pour la Suisse romande, où elle est primordiale pour l’économie de l’arc lémanique, la majorité dans notre pays est consciente de l’utilité d’avoir en Suisse le siège européen de l’ONU et d’autres organisations internationales, notamment en ce qui concerne le développement des banques privées, qui, si elles vont moins bien aujourd’hui, ont été prospères pendant de nombreuses années, grâce en partie à la présence des représentants et du personnel de la Genève internationale

Le souhait de la Suisse d’intégrer le Conseil de sécurité pourrait-il être freiné par les Alémaniques, compte tenu de la neutralité de la Suisse? «Il est possible que l’UDC tente de faire barrage. Mais la majorité des Suisses allemands n’ont certainement rien contre ce projet. La Suisse pourra apporter sa contribution sur le plan diplomatique et technique.»

Pour convaincre son peuple de la pertinence d’une présence au club des quinze du Conseil de sécurité, la diplomatie helvétique peut compter sur l’Association Suisse-ONU. Son jeune président Sebastian Justiniano Birchler l’atteste: «La première fois que j’ai voté, lorsque j’ai eu 18 ans, c’était sur l’adhésion de la Suisse à l’ONU. J’étais au foraus (Forum suisse de politique étrangère: ndlr) et nous avions lancé un programme consacré à la gouvernance mondiale. Notre papier sur la Genève internationale a eu un certain écho grâce aux recommandations sur les possibilités de faire de la Suisse un pays plus influent, en exploitant les retombées qu’offre la Genève internationale

Sebastian Justiniano Birchler, citoyen suisse et bolivien, évoque le renouvellement générationnel de l’Association Suisse-ONU qu’il préside depuis 2015: «Nous proposons de nouvelles idées en faveur d’une Suisse plus dynamique à l’ONU. Notre défi est de redonner à cette association, attractive aux yeux des décideurs politiques, de l’administration fédérale et de l’ONU à Genève, un rôle central au sein de la société civile de notre pays.»

 

Compatibilités

 

Rassembler les acteurs et les citoyens suisses qui partagent les valeurs spécifiées dans la Charte des Nations Unies pour une planète plus équitable est primordial selon notre interlocuteur «afin de contribuer à donner un regard juste et optimiste de l’action des Nations Unies». Et de poursuive: «L’Association Suisse-ONU avait joué un rôle capital dans la campagne en faveur de l’adhésion de la Suisse à l’ONU en 2002, en coordonnant l’action de la société civile avec economiesuisse et Alliance Suisse, des diplomates et des parlementaires fédéraux. L’adhésion a été un changement majeur dans la politique étrangère suisse

 
La salle du Conseil de sécurité des Nations unies à New York, l'antre où sont adoptées les résolutions onusiennes. © Courtesy Albo par Charlotte Julie / 2016

La salle du Conseil de sécurité des Nations unies à New York, l'antre où sont adoptées les résolutions onusiennes. © Courtesy Albo par Charlotte Julie / 2016

 

Les membres de l’Association Suisse-ONU entendent être sur le terrain de manière continue et non pas seulement lorsque le peuple est appelé à voter, estime son président: «Depuis qu’elle est membre des Nations Unies, la Suisse privilégie l’axe paix et sécurité. Le Conseil de sécurité étant l’organe en charge de ce dossier, il importe donc que la Suisse puisse y accéder pour faire entendre davantage sa voix

Une décision du Conseil de sécurité de l’ONU d’envoyer des troupes dans un pays en conflit ne serait-elle pas incompatible avec la neutralité suisse? «La neutralité a souvent été instrumentalisée à des fins politiques. La Suisse peut aussi s’abstenir de voter au Conseil ou dire non. La neutralité ne doit pas être un obstacle à l’action. La présidence suisse de l’OSCE a été saluée tant par de grandes puissances que par de petits États», souligne Sebastian Justiniano Birchler.

La Suisse à l’ONU. Retour sur quinze ans de sollicitude, avant de jouer dans la cour des grands. Entrer au Conseil de sécurité, François Nordmann, fin connaisseur des arcanes onusiennes et de la politique étrangère de la placide Helvétie, dont il fut l’ambassadeur au Guatemala et autres États d’Amérique centrale, puis son représentant en Grande-Bretagne avant d’être nommé ambassadeur de Suisse en France, veut y croire. «L’adhésion de la Suisse à l’ONU a permis une normalisation par rapport aux autres États, car la Suisse était une exception. Si elle jouait déjà un rôle international, il lui manquait la possibilité d’agir au sein des organismes onusiens, de défendre ses valeurs, ses principes et ses intérêts. Membre de l’ONU, elle devenait un partenaire avec lequel on pouvait négocier lors d’élections ou pour voter des résolutions. Sa voix comptait enfin

 

Atout majeur

 

Alliée fidèle de l’ONU pour renforcer un multilatéralisme qui bat de l’aile sous les coups de butoir des nationalistes de nombreux pays, la Suisse s’active. «Elle a pris des initiatives, dont celle de se lancer dans une réforme partielle du Conseil de sécurité, non pas de sa composition, qui est le grand problème pour savoir s’il reflète le monde actuel, mais au niveau des méthodes de travail, pour un Conseil plus transparent et davantage à l’écoute des États qui n’en sont pas membres», explique François Nordmann, ajoutant non sans humour: «La Suisse s’est concentrée sur la couleur des polycopiés. Formule un peu injuste, j’en conviens, puisque cette proposition suisse culmine avec l’idée que les membres permanents du Conseil de sécurité renoncent d’eux-mêmes au veto pour les cas de génocide et de crimes contre l’humanité

Si l’ancien ambassadeur admet que l’on en est encore très loin, il souligne que la Suisse a assis sa qualité de membre de l’ONU et ainsi mieux défendu la Genève internationale: «Le fonds versé pour la rénovation du Palais des Nations, avec une contribution de la Confédération, fut un succès, car il n’était pas certain que les pays industrialisés veuillent prendre à leur charge la rénovation du siège européen après avoir financé la rénovation du siège de l’ONU à New York. Nous avons aussi contribué aux Objectifs du développement durable et à la conférence internationale sur le climat. Sans oublier la présidence de l’Assemblée générale de l’ONU que Joseph Deiss a conquise et assumée avec dignité et impact

Dans sa course à l’élection au Conseil de sécurité de l’ONU, la Suisse peut-elle compter sur les pays européens? Si un candidat de l’Union européenne se présente, ce sera difficile, compte tenu de la solidarité entre États de l’UE, admet François Nordmann. «Le rôle du prochain conseiller fédéral chargé des Affaires étrangères sera également important pour savoir s’il veut faire campagne auprès de ses collègues européens et ceux d’autres continents

Pour convaincre le peuple suisse et les membres de l’ONU du bien-fondé d’une présence suisse au Conseil de sécurité, la Genève internationale reste un atout majeur, comme le souligne la conseillère administrative genevoise Sandrine Salerno: «Avec 33 organisations internationales représentant près de 30 000 postes et 356 ONG qui emploient 2586 personnes, Genève représente une carte déterminante pour la Suisse

La magistrate socialiste chargée des finances, du logement et de la délégation Genève Ville Solidaire estime qu’il ne faut pas baisser la garde face notamment au retour de l’unilatéralisme étasunien: «Il faudra suivre les décisions qui seront prises par Washington après l’annonce de la volonté de réduction, voire de suppression, de la contribution financière des États-Unis envers plusieurs agences internationales, car ce pays contribue à hauteur de 22% au budget de l’ONU

 

«L’avocat du diable»

 

Genève, haut-lieu de la gouvernance mondiale, est certes forte de son expertise qui lui permet de résister aux crises, mais «si l’on entend préserver, voire développer la Genève internationale, il est essentiel que les pouvoirs publics se mobilisent, note Sandrine Salerno. Depuis 2014, Confédération, Canton et Ville ont uni leurs efforts pour consolider la Genève internationale en renforçant le dispositif d’accueil, en améliorant les infrastructures immobilières et technologiques ainsi que les dispositifs de sécurité extérieure et les services fournis par l’État hôte. Sans oublier le développement d’une politique en matière de solidarité internationale. J’ai créé dans mon département un pôle sur les droits humains qui contribue à renforcer l’image de Genève dans sa tradition humanitaire et à soutenir des associations et des institutions», précise-t-elle.

 
La Suisse fera campagne pour rejoindre les autres membres du Conseil de sécurité au siège de l'ONU à New York. © Charlotte Julie / 2016

La Suisse fera campagne pour rejoindre les autres membres du Conseil de sécurité au siège de l'ONU à New York. © Charlotte Julie / 2016

 

Dans le camp des oppositions, l’UDC fera certainement campagne contre l’entrée de la Suisse au Conseil de sécurité de l’ONU, estime Virna Conti, la plus jeune membre de la branche genevoise du parti agrarien: «L’UDC refuse l’adhésion de la Suisse au Conseil de sécurité parce que le droit de veto dont bénéficient les cinq membres permanents est un problème. C’est un droit dépassé, instauré il y a longtemps par les grandes puissances et l’on se retrouve aujourd’hui avec un déséquilibre entre membres permanents et autres États. Le veto paralyse de nombreuses résolutions du Conseil de sécurité, notamment pour ce qui est du maintien de la paix et de la sécurité internationale. Avec le droit de veto, le pouvoir passe avant la paix, ce qui fait perdre sa légitimité et son efficacité au Conseil de sécurité

Étudiante en droit à l’Université de Genève, la jeune militante, née de père tessinois et de mère croate, avoue avoir depuis toujours aimé se faire l’avocat du diable. Interrogée sur les différences qui peuvent exister entre Romands et Alémaniques à propos de la candidature suisse au Conseil de sécurité, elle explique en avoir discuté avec les jeunes militants bâlois de l’UDC qui, eux, «pensent que ce serait bien que la Suisse adhère au Conseil de sécurité de l’ONU pour qu’elle puisse enfin mettre en avant son image et pourquoi pas donner un coup de main à l’Union européenne». Mais «les avis divergent».

Virna Conti dit être opposée «à toute entité supranationale qui ferait perdre à la Suisse son pouvoir avec des directives qui influenceraient son droit interne. Je suis pour une Suisse neutre et indépendante. Je ne suis pas en faveur de l’Union européenne». Et de conclure: «L’ONU pourquoi pas, mais le Conseil de sécurité non

 

Paru dans l’édition de septembre 2017