Acculé, Boko Haram utilise les enfants pour déstabiliser la région autour du Nigeria

© UNICEF / 2015

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Triste anniversaire que celui de l’enlèvement de plus de deux cents écolières au Nigeria en avril 2014. L’UNICEF publie aujourd’hui un rapport dénonçant la situation dramatique de milliers d’enfants, victimes d’enlèvements, d’abus sexuels et de mariages forcés devenus une arme de guerre aux mains de Boko Haram. Le rapport met également l’accent sur les conséquences dévastatrices de ce phénomène sur la région du lac Tchad.

Publié le 12 avril 2016


Par Fabio Lo Verso
 
Il y a deux ans presque jour pour jour, le 14 avril 2014, 276 lycéennes âgées de 12 à 17 ans, majoritairement de confession chrétienne, sont enlevées par le groupe islamiste terroriste Boko Haram au lycée de Chibok, ville située dans l’État de Borno, au nord-est de la République fédérale du Nigeria. Ce rapt avait suscité une vague d’indignation à travers le monde avec le hashtag #BringBackOurGirls (Rendez-nous nos filles).

«Depuis cet événement, plus de 2000 enfants ont été kidnappés dans trois pays limitrophes du Nigeria, à savoir le Cameroun, le Tchad et le Niger», révèle Manuel Fontaine, directeur régional de l’UNICEF pour l’Afrique de l’Ouest et centrale, joint ce matin par téléphone. Ce chiffre fait froid dans le dos. Le phénomène du rapt d’enfants et leur utilisation dans une stratégie de la terreur prend des proportions inquiétantes. Le fonds des Nations Unies pour l’enfance publie aujourd’hui un rapport intitulé «Au-delà de Chibok» (cliquez ici), dénonçant la situation de milliers d’enfants, victimes d’enlèvements, d’abus sexuels et de mariages forcés devenus une arme de guerre aux mains de Boko Haram.

Le rapt du lycée de Chibok a longtemps marqué les esprits. Mais, il y a un peu plus d’un an, le choc et la frayeur frappent à nouveau la planète, lorsqu’une fillette d’environ 7 ans se fait exploser, le 22 février 2015, dans un marché de Potiskum, la capitale économique de l’État de Yobe, au Nigeria. Elle portait une ceinture d’explosifs à la taille. Le monde ignorait à ce moment là que le fléau des enfants kamikazes avait largement dépassé la frontière du Nigeria et atteint le Cameroun voisin où, entre janvier 2014 et février 2016, 21 attentats-suicide ont été commis en utilisant des enfants.

Ce pays d’Afrique centrale détient désormais, de façon inattendue, le dramatique record de mineurs sacrifiés sur l’autel du terrorisme de Boko Haram. Dans la même période, 17 cas ont été enregistrés au Nigeria et 2 au Tchad. En une année, la progression a été fulgurante. Après quatre enfants utilisés dans des attaques-suicides en 2014, 44 ont été envoyés à la mort l’année suivante dans les pays mentionnés. Globalement, le nombre d’actes violents, incluant les enfants kamikazes, a été multiplié par cinq, passant de 32 en 2014 à 151 en 2015. Dans le détail, 89 de ces attaques ont été menées au Nigeria, 39 au Cameroun, 16 au Tchad et 7 au Niger. 

Manuel Fontaine relève que plus de 75% des enfants impliqués dans les attentats-suicide sont des filles. Boko Haram sait qu’il est plus facile de les infiltrer dans des lieux fréquentés tels les marchés. Le fait que des enfants aient pu être contraints à transporter des engins explosifs renforce l’atmosphère de peur et de suspicion. D’après l’UNICEF, ce contexte a des conséquences dévastatrices sur les jeunes filles qui ont survécu à la captivité et à la violence sexuelle exercée par le groupe terroriste Boko Haram.

En effet, selon une étude intitulée Bad Blood (cliquez ici) et réalisée par l’UNICEF et l’ONG britannique International Alert, les jeunes filles qui ont réussi à s’échapper ou qui ont été libérées par les groupes armés sont souvent perçues comme des menaces potentielles. La situation est même plus dramatique pour les enfants nés en captivité et «fruit de viol»; ils sont considérés comme des êtres dans les veines desquels coule du «mauvais sang». Mères et enfants sont ainsi discriminés, marginalisés et rejetés par leur communauté. L’opacité qui entoure leur séjour forcé au sein du groupe Boko Haram provoque des peurs accentuées par l’ignorance et les habitudes culturelles.

Selon Manuel Fontaine, «tromper des enfants et les forcer à commettre des actes violents est un des aspects les plus horribles de la violence qui existe au Nigeria et dans les pays voisins». D’après les experts, c’est parce que le groupe terroriste n’occupe plus totalement le terrain au niveau militaire qu’il a décidé, coûte que coûte, d’instaurer la terreur dans des régions dont il perd graduellement le contrôle.

Les conséquences de cette stratégie sont dévastatrices. Les actions de Boko Haram ont entraîné le déplacement de plus de 2,3 millions personnes dans la région. En une année, le nombre d’enfants déplacés a bondi de 60%. Ils sont désormais 1,3 million à avoir été obligés de fuir, s’exposant à d’autres risques tels la séparation des parents, l’enrôlement de force dans des groupes armés, le mariage forcé ou tout simplement la mort. Dans ce contexte hautement à risque, plus de 2000 établissements scolaires ont été fermés et plus de 700 000 enfants ne fréquentent plus l’école. Au début de la crise, 11 millions d’enfants originaires de ces pays n’étaient déjà pas scolarisés.
 
Le terrorisme de Boko Haram a également amplifié le phénomène de la malnutrition dans la région dite du lac Tchad, frappée depuis longtemps par des crises alimentaires. Entre janvier 2014 et janvier 2016, le nombre d’enfants atteints de malnutrition sévère est passé de 149 000 à 195 000. D’après le Bureau de coordination humanitaire (OCHA), quelque 3 millions de personnes pourraient être affectées par de graves pénuries alimentaires dans les mois à venir et être bientôt incapables de se nourrir. La famine frôle les États de Borno et de Yobe. Pour soulager les populations des quatre pays frappés par le fléau Boko Haram et permettre aux personnes de se reconstruire, l’UNICEF articule le chiffre de 97 millions de dollars en 2016. À l’heure actuelle, seul 12% de cette somme a été réunie.
 


Fabio Lo Verso