Un juriste et médiateur nigérian lauréat de la Médaille Nansen 2017

Zannah Mustapha dans une école de Maiduguri, capitale et principale ville de l'État de Borno, dans le nord-est du Nigeria. © Courtesy UNHCR/ Rahima Gambo

Zannah Mustapha dans une école de Maiduguri, capitale et principale ville de l'État de Borno, dans le nord-est du Nigeria. © Courtesy UNHCR/ Rahima Gambo

 

Zannah Mustapha, médiateur de paix dans le conflit qui déchire le nord-est du Nigeria est le lauréat 2017 de la distinction Nansen qui récompense les individus ou les associations ayant œuvré en faveur des populations déplacées. La Cité a rencontré à Genève le récipiendaire de ce prix prestigieux.

 

Luisa Ballin

5 octobre 2017 — Il est des engagements qui peuvent changer le cours d’une vie et de nombreux destins. Comme celui du juriste nigérian Zannah Mustapha. La reconnaissance internationale de la Médaille Nansen, décernée le 2 octobre, lui permettra de poursuivre sa mission en faveur des écoliers et écolières au Nigeria, pays ravagé par un conflit entre les autorités et le groupe Boko Haram, tristement célèbre pour avoir enlevé des dizaines de collégiennes. Entretien au siège du Haut Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés (HCR) à Genève.

«Le premier lauréat de cette distinction était Eleanor Roosevelt, la présidente de la Commission des droits de l’Homme de l’ONU, une personne exceptionnelle, épouse du président des États-Unis. Sur le continent africain, le président Julius Kambarage Nyerere, une icône africaine, a également obtenu cette distinction», souligne d’emblée le lauréat. «Être distingué aux côtés de ces personnes signifie énormément pour moi. Cela représente un défi astreignant, mais si le monde estime que vous être prêt pour cela, il n’y a rien que je puisse ajouter. Dans le domaine où je travaille, celui du soutient à des personnes dont les droits ont été gravement atteints, à des déplacés, à des veuves et à des enfants, cette distinction est importante, elle permettra de soutenir nos efforts

«Quatre millions de personnes ont été déplacées de leurs foyers. Au départ, nous n’avions aucun partenaire international pour nous venir en aide. La situation sur le terrain était très politisée ces trois dernières années, avec des destructions de grande ampleur. Œuvrer dans un tel contexte était un réel défi en termes de ressources financières et humaines. À Maiduguri, au Nigeria, nous avons commencé à venir en aide à 36 personnes puis nous en avons accueilli deux cents», explique Zannah Mustapha.

L’école qu’il dirige soutient des enfants et des adolescents des deux camps qui s’affrontent «à l’image d’une coalition arc-en-ciel, avec un membre de Boko Haram et des représentants d’agences gouvernementales dans la même école; si vous n’êtes pas perçu comme impartial, toute la structure sera réduite en cendres».

 
© Courtesy UNHCR/ Rahima Gambo

© Courtesy UNHCR/ Rahima Gambo

 

Zannah Mustapha avoue avoir vécu une période délicate au moment de recevoir des élèves des deux bords en conflit: «Si je n’avais pas eu le soutien des Suisses à ce moment-là, je n’aurais pas réussi à gérer un défi d’une telle ampleur. Nous avons commencé une médiation avec l’aide de l’ancien président du Nigeria et lorsque j’ai rencontré l’ambassadeur de Suisse, j’ai pu bénéficier d’une formation de médiateur de paix. Nous avons fait une analyse du projet et obtenu un mandat du président du Nigeria. Instaurer la confiance a pris presque deux ans.» Zannah Mustapha précise qu’il n’est pas employé par les autorités du Nigeria: «Je suis un privé et j’œuvre au sein de ma fondation.»       

Les propos de Zannah Mustapha ne sont pas politiques, mais pacifiques. «J’entretiens des relations avec les deux parties en conflit», explique-t-il. Ce rôle neutre lui a permis d’être l’un des principaux médiateurs lors des négociations engagées pour faire libérer les collégiennes de Chibok dont l’enlèvement par des membres de Boko Haram, en avril 2014, avait choqué la communauté internationale.

Selon le HCR, au total, 276 jeunes filles ont été kidnappées. «Dans la confusion qui a suivi, 57 d’entre elles ont pu s’échapper tandis que les autres ont été conduites très loin dans la forêt de Sambisa. Mustapha a pris contact avec les kidnappeurs et, après un ensemble de mesures destinées à susciter leur confiance, il a pu négocier la libération de 21 filles. En mai dernier, il a obtenu un nouveau succès avec la libération de 82 autres jeunes filles», a relaté John Clayton, en reportage sur place pour le HCR.

La première école de l’ONG Future Prowess Islamic Foundation de Zannah Mustapha a été ouverte à Maiduguri en 2007 avec 36 enfants. Elle prodigue aujourd’hui une éducation gratuite et des repas à 540 enfants, dont 282 filles. Près de 20% des collégiens sont des enfants d’insurgés membres de Boko Haram et 217 sont des déplacés internes. Une deuxième école a été ouverte en 2016. Zannah Mustapha et 48 enseignants bénévoles œuvrent dans les deux écoles et un troisième établissement est en construction pour accueillir des élèves plus âgés n’ayant pas eu la possibilité de suivre le cursus scolaire primaire afin qu’ils puissent se mettre à niveau.
 


Fridtjof Nansen, clairvoyant et visionnaire

L’Histoire ne serait-elle qu’une suite d’effroyables tragédies marquée par une succession de cycles meurtriers? Cent ans après la Première Guerre mondiale, la question n’est pas anecdotique. Alors que l’Europe luttait pour sa reconstruction, au lendemain du premier conflit mondialisé, l’explorateur norvégien Fridtjof Nansen, premier Haut Commissaire aux réfugiés de la Société des Nations de 1920 à 1930, a dirigé une opération humanitaire sans précédent qui fera date: le rapatriement de 450 000 prisonniers de guerre.

Clairvoyant, visionnaire et homme d’action, Nansen avait noté que l’un des principaux problèmes auxquels les réfugiés étaient confrontés concernait l’absence de documents d’identité reconnus au plan international. Le «passeport Nansen» a ainsi constitué le premier instrument juridique pour la protection internationale des réfugiés. Nansen obtiendra le Prix Nobel de la Paix en 1922, rappelle Julia Dao, responsable de la communication du bureau suisse du HCR.
 
L’action inspirante de Nansen en faveur des réfugiés continue à travers la médaille qui porte son nom. Dotée de 150 000 dollars américains, la distinction Nansen est soutenue par les gouvernements suisse et norvégien.