La jeunesse française, génération «No Future»?

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«Rien n’est trop difficile pour la jeunesse» affirmait Socrate. Alors qu’un quart des jeunes Français ne trouve pas de travail, la sentence du philosophe est-elle toujours d’actualité? État des lieux d’une jeunesse aussi diplômée que désenchantée.

«No Future.» Le slogan punk des années 1970 fait son retour en France pour désigner la jeunesse réduite, selon le sociologue Louis Chauvel, à de la «chair à chômage». En première ligne sur le front de ce qu’il nomme la «guerre économique», les jeunes sont les plus touchés par le chômage, qui a connu en octobre dernier son dix-septième mois de hausse consécutif (9,7% de la population active en France métropolitaine et 10% d’augmentation en un an). Plus généralement, la moitié des pauvres, soit 2,8 millions d’individus, a moins de trente ans. Difficile, dans ces conditions, d’être optimiste quant à son avenir lorsque l’on a vingt-cinq ans en France.

ÉTAPE QUASI INITIATIQUE

«Je me considère comme un No Future car c’est l’impression que l’on me donne aux entretiens d’embauche, lorsque j’écoute les informations ou que je regarde le prix des loyers, explique Hugo, ingénieur en biologie parisien de 23 ans, au chômage depuis cinq mois. Entre la crise, le réchauffement climatique et la fin annoncée du système des retraites, j’ai le sentiment d’arriver à la fin d’une fête où il faudrait que je me contente des restes avant de ranger et de nettoyer pour les autres», dit-il dépité. Au XXIe siècle, l’insouciance ne semble plus caractériser la jeunesse.

«Au chômage depuis un an, je peine à trouver un logement malgré mon Master en développement, raconte Binta, 27 ans. Je ne pense même pas encore à passer mon permis de conduire et je m’inquiète déjà de comment je financerai ma retraite!», ironise-t-elle. Si l’entrée dans la vie professionnelle représente depuis un demi-siècle une étape quasi initiatique qu’ont dû franchir toutes les générations, cette zone de turbulences semble désormais interminable.

«Pour ceux qui sont nés après 1985, la période entre la fin de la scolarité et l’accès à l’indépendance financière et résidentielle s’est étendue, du fait de l’allongement des études, explique Guillaume Allègre, économiste spécialiste des inégalités. L’âge moyen du premier emploi stable en France est aujourd’hui de vingt-huit ans.»

D’autres facteurs jouent contre la recherche de l’autonomie. Alors que le système scolaire vise la sélection d’une élite, les jeunes sont utilisés sur le marché du travail comme une variable d’ajustement et condamnés aux contrats précaires. Le RSA (Revenu de solidarité active) et la protection sociale qui va avec n’est accessible qu’à partir de vingt-cinq ans.

Longtemps présentés comme la voie d’accès la plus sécurisée à l’emploi, les diplômes, de moins en moins adaptés au marché du travail, ont perdu une partie de leur valeur dans un contexte de démocratisation de l’enseignement supérieur. Les jeunes sont tiraillés entre une norme d’autonomie précoce et des conditions financières qui la rendent difficilement accessible. Parmi les 18-25 ans, un sur deux se disait en 2010 «angoissé par sa situation» et un sur trois «en colère quant à son avenir», d’après un sondage Ipsos.

SENTIMENT DE RÉLÉGATION

Ce pessimisme ambiant s’explique par «la peur du déclassement», analyse le sociologue Eric Maurin, auteur d’un ouvrage sur le sujet: La Peur du déclassement, aux éditions de la République des idées. La plupart des jeunes interrogés sont persuadés qu’ils ne pourront pas vivre mieux que leurs parents. Selon le sociologue Louis Chauvel, «cette entrée douloureuse sur le marché du travail aura sur ces jeunes diplômés un effet de scarification, laissant des cicatrices qui conditionneront le statut et le comportement de toute une génération».

Pour les jeunes issus des milieux les plus populaires, ce sentiment de relégation est encore plus fort. à ces difficultés s’ajoute une forte discrimination à l’embauche vis-à-vis de leur lieu de résidence ou de leur origine. Le rapport de l’Insee (Institut national de la statistique et des études économiques) publié en octobre 2012 démontre d’ailleurs que les jeunes issus de l’immigration africaine souffrent trois fois plus du chômage que les autres.

Cécile Van de Velde, maître de conférences à l’université de Lille, a comparé l’autonomie et l’insertion des jeunes adultes français à celle des Danois. Pour la sociologue, le constat est sans appel: «Si les aspirations sont proches, les moyens, eux, sont inégaux. L’indépendance en France, longue et progressive, nécessite désormais environ trois ans de patience à la sortie des études».

Louis Chauvel confirme: «Quand on voit comment les jeunes Français s’intègrent au Royaume-Uni, au Québec ou aux états-Unis, le contraste est délirant.» Pour expliquer ce phénomène, il définit la France comme «le pays du rêve romantique», animé, à droite, par la légende du «travailler plus pour gagner plus» et à gauche, par celle assurant «la retraite à soixante ans et les 35 heures de travail hebdomadaires pour tous, sans chômage». Autre constat: «La priorité première d’une société, à savoir la transmission aux générations suivantes des moyens de leur développement, a été la grande oubliée de l’agenda politique des dernières années.»

Cette génération est-elle condamnée pour autant? Non, répond Guillaume Allègre. «Ce problème français est plus généralement méditerranéen. Il résulte d’une absence de système social de financement de la jeunesse, mal prise en compte depuis les années 1980», explique-t-il. Ce n’est pas la jeunesse qui doit faire ses valises mais, d’après ces analystes, l’état-providence devrait être plus présent pour la soutenir, en proposant davantage d’emplois publics et une assurance-chômage accessible à tous.

«La réduction du chômage doit passer avant celle du déficit, car c’est en baissant le chômage global que l’on réduira celui des jeunes», analyse Guillaume Allègre. Il semble malheureusement que le président François Hollande, sous la pression de Bruxelles, n’ait pas choisi cette voie. Sa politique n’est pas assez volontariste», regrette-t-il. Mais l’économiste se veut rassurant: «ll ne s’agit pas d’un problème générationnel. La génération No Future, qui porterait ces difficultés toute sa vie, n’existera pas demain, car cette génération ne sera simplement plus la jeunesse d’aujourd’hui», explique-t-il. «Rien n’est ancré dans le marbre si l’on prend les bonnes décisions», conclut-il.

Julia Küntzle PARIS