Ségolène Royal: «Les peuples se comprennent mieux lorsqu'ils ont des projets communs»

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Avec son dernier livre intitulé Cette belle idée du courage, Ségolène Royal accompagne son retour sur la scène politique après sa défaite aux élections législatives de 2012. Rencontre.

Mis en ligne le 12 septembre 2013 à 15h43

[dropcap]L[/dropcap]a présidente de la région Poitou-Charentes était, fin août, l’invitée d’honneur de la Fête de la communication au Club suisse de la presse à Genève. Celle qui fut ministre dans les gouvernements de Pierre Bérégovoy et de Lionel Jospin, et première femme à accéder au second tour de l’élection présidentielle française en 2007, a reçu La Cité dans son fief de Poitiers, à la veille de l’université d’été du Parti socialiste français à La Rochelle. Entretien autour d’un livre, d’un engagement et d’une vision de l’Europe.

Peut-on changer les choses en n’étant plus ni dans un gouvernement ni dans un parlement national? Comme le disait le président Roosevelt, et comme je le rappelle dans mon livre, il faut faire les choses là où l’on est avec les moyens que l’on a. La gestion d’un territoire régional tel le Poitou-Charentes est très importante, car elle permet de mettre en application les discours et les actes même sur des sujets globaux tels que l’environnement et le climat. Je considère la région que je préside comme un laboratoire dans lequel je peux expérimenter les modes d’actions politiques auxquels je crois, dans le domaine économique, écologique, culturel, social et démocratique. Mon action politique est aussi visible dans le cadre de mes responsabilités internationales: je suis vice-présidente de l’Internationale socialiste, présidente de l’Association internationale des régions francophones et vice-présidente de la Banque publique d’investissement, une de mes propositions politiques que j’ai le plaisir de voir être mise en application et à la réussite de laquelle je participe. Oui on peut changer les choses en n’étant plus ni au gouvernement ni au parlement.

Votre livre présente une galerie de portraits sur le courage: Jean Jaurès, Nelson Mandela, Louise Michel, etc. Mais ce sont aussi des pages personnelles que vous écrivez. Quel lien existe-t-il entre le parcours de ces personnalités et vous? Ce livre m’a permis de faire le récit d’événements auxquels j’ai participé et partagé parfois avec certaines de ces personnalités. Il remet à niveau une densité politique sur la base d’une idée du courage. Je l’ai écrit après avoir observé des cheminements qui ont soutenu mon engagement politique. J’ai puisé bien des énergies dans les personnages que je décris, une expérience que j’ai voulu mettre à disposition des lecteurs.

Vous citez l’écrivain Paulo Coelho: «Un guerrier sait bien qu’une guerre est faite de plusieurs batailles: il poursuit.» Vous allez donc poursuivre? En tous les cas, je n’arrête pas. Je poursuis tranquillement ma route. Je ne suis pas en manque de je ne sais quoi. C’est ce qui fait ma liberté et ma force. Je suis là. Si l’histoire doit repasser, elle repassera.

Au fond de vous, avez-vous la conviction que l’histoire repassera? L’histoire est faite de tant de choses: ce sont des circonstances et une époque. Je ne suis pas en attente, je continue d’être écoutée et entendue et c’est ce qui importe. J’ai une cohérence politique qui continue à faire écho. Lorsque j’ai été réélue ici, dans ma région, avec 61% des suffrages, tout candidat qui, comme moi, avait tenté de conquérir la présidentielle aurait immédiatement dit: je repars! Mais je me protège, parce que je me dis que si je dois vivre pendant deux ans en état de candidate à la présidentielle, je vais devoir affronter tous ceux qui vont sortir leurs griffes. Je me protège et je dis: on verra. Alors que dans la dynamique politique il faut s’exprimer, il ne faut pas se protéger. Je ne dis pas cela pour refaire l’histoire, mais je ne voulais pas que l’on dise que ma présence au deuxième tour de l’élection présidentielle était un accident de l’histoire, une personne surgie de nulle part, un produit des sondages, un personnage secondaire de la vie politique et autres amabilités que j’ai entendues, y compris de la part de certains socialistes. Je ne pouvais pas arrêter. Cela m’a encouragée à rester en politique, même si je savais que ce serait difficile.

Était-ce trop tôt d’avoir une femme au second tour de l’élection présidentielle en France? C’est difficile à dire, mais si j’avais été un homme je n’aurais pas eu la majorité de l’appareil de mon parti contre moi. Et puis il y avait ce procès en incompétence que l’on faisait en permanence contre les femmes, qui a cessé depuis et qui a fait que les choses se sont retournées. En tant que femme, c’était plus dur d’ouvrir le chemin. Aux états-Unis, l’élection de Barack Obama a été une transgression extraordinaire. Peut-être que si Barack Obama avait été élu avant moi, la transgression de voter pour une femme en France aurait fait bouger les lignes.

En pensant à vous et à Hillary Clinton, on peut se demander si ce n’est pas un handicap ou un obstacle que d’être à la fois une femme politique de haut niveau et l’épouse ou la compagne d’un homme politique qui est au plus haut niveau? Non, parce que l’on partage beaucoup de choses et on comprend les contraintes. C’est plutôt un atout...

Vous citez aussi l’ex-président du Brésil Lula, en rappelant qu’il a persévéré à quatre reprises avant d’être élu, mais en soulignant surtout qu’il a analysé ce qui n’a pas marché et qu’il a beaucoup appris de ses erreurs jusqu’à la victoire. Pourquoi ce rappel? On apprend beaucoup de ses erreurs, notamment sur l’organisation d’une campagne. Si j’avais eu plus de soutien, ma capacité d’organisation en aurait été multipliée. Mais au moins, cela a été utile pour la suite, car le candidat socialiste de 2012, François Hollande en a fait l’analyse. Tout cela a été décrypté et a servi pour la victoire présidentielle, et c’est tant mieux.

À Genève, le 29 août, votre intervention a porté sur le thème: «Réformer la France, réformer l’Europe.» Comment? Il manque actuellement un désir d’avenir, une lisibilité de l’avenir et une espérance. C’est cela qu’il faut construire pour que les peuples d’Europe, dans leur diversité, se tournent collectivement vers un horizon commun. Il faut que cela soit encouragé, porté, fédéré, sur des thèmes comme l’écologie, l’énergie, l’esprit d’entreprendre, l’emploi, les biotechnologies et aussi sur la diversité, la culture et la jeunesse.

La Suisse et la France traversent un moment difficile, sur le plan fiscal notamment. Comment faire pour que les relations entre ces deux pays soient moins tendues? Il faut là aussi des projets culturels communs. Les peuples se comprennent mieux lorsqu’ils ont des projets communs qui les élèvent.

* Paru en mai 2013 aux éditions Grasset, Paris.


Article paru dans l’édition n°21 / An II de La Cité, du 13 au 27 septembre 2013

Une version de cet entretien paraît également sur le site du Club suisse de la presse: http://2013.pressclub.ch/communique/reformer-la-france-et-reformer-leurope; et dans le magazine UN Special: http://www.unspecial.org