«Une veille médiatique pour lutter contre les préjugés sur l’asile»

Sophie Malka / DR

Sophie Malka / DR

Les erreurs, les approximations et les amalgames au sujet des requérants sont-ils monnaie courante dans les médias suisses? Début novembre 2013, l'équipe de Vivre Ensemble, revue d'information sur le droit d'asile, a lancé une veille médiatique, sous la rubrique web Le Comptoir des médias.

Par Fabio Lo Verso
Publié le 17 mars 2014

Dans ses «Statistiques 2013», l’Office fédéral des migrations (ODM) publie, en page 13, une infographie intitulée Demandes d’asile en comparaison internationale. En Suisse, ce nombre est le plus élevé d’Europe, après la Suède… Sauf qu’il s’agit, en réalité, de données recueillies entre septembre 2011 et septembre 2012, une période agitée sur le plan international, où un pic a été enregistré dans le dépôt des requêtes. En 2013, en revanche, il est plutôt question en Suisse d’un recul de 25% des demandes. Publié le 10 janvier, le rapport de l’ODM tombe en plein débat sur l’initiative de l’UDC sur l’immigration de masse, acceptée à 50,3% par le peuple, le 9 février 2014. «Une communication plus que maladroite!» fulmine Sophie Malka, dans un billet publié dans Le Comptoir des médias. Un cas éclatant de message trompeur qui n’a pas échappé à la vigilance de l'équipe de Vivre Ensemble.

«L'idée d'une veille médiatique a surgi après le vote du 9 juin 2013,
un scrutin marquant un nouveau durcissement de la loi sur l’asile
»
Sophie Malka, rédactrice responsable de la revue Vivre Ensemble.

En quoi le vote du 9 juin 2013 a-t-il été le déclencheur de votre veille médiatique?
Sophie Malka:
Durant la campagne référendaire, on a assisté à une prolifération de contre-vérités et de faits erronés au sujet de l’asile. Prenez par exemple l’infographie projetée avec insistance lors de l’émission Infrarouge de la RTS du 22 mai 2013. Pour rappel, les autorités promettaient, avec ces votations, d’«accélérer les procédures d’asile». La RTS a concocté un visuel faisant croire que 1400 jours correspondent à la durée moyenne de traitement des demandes d’asile et que, avec la révision de la loi, la durée ne sera plus que de 140 jours. 1400 jours contre 140 jours: un slogan totalement manipulateur, car 1400 jours correspondent, en réalité, à la durée de la présence sur le territoire suisse d’un requérant jusqu’à son renvoi, ou à l’obtention d’un autre statut. Alors que selon les chiffres de l’ODM, la durée moyenne des procédures est de 232 jours... Et près de 60% des demandes sont traitées en moins de six mois, soit en moins de 180 jours. On est très loin des 1400 jours brandis à la télévision avec une désinvolture déconcertante. L’émission a été diffusée à deux semaines du vote.

Fin février, vous relevez un amalgame dans un article publié sur le site de la RTS. Suite à votre réaction, la RTS a corrigé le texte. Comment avez-vous obtenu gain de cause?
Nous avons envoyé une lettre solidement argumentée à la rédaction de la RTS, qui nous a répondu positivement. En l’espèce, la chaine avait publié sur son site, le 23 février dernier, une dépêche de l’ATS, avec le titre: «Plus de 6000 infractions des requérants en un an, souvent mineures.» En réalité, ce sont de simples «entorses» qui ont été commises au règlement des centres où les requérants ont été accueillis: comme des arrivées tardives, ou se griller une cigarette dans les chambres. Le mot «infractions» évoque, lui, des comportements bien plus graves, relevant parfois du droit pénal. Il renforce les stéréotypes négatifs et la criminalisation des demandeurs d’asile en Suisse. Un argument que la RTS a rapidement retenu, modifiant le titre en: «L’ODM récence les entorses au règlement commises par les requérants.» Notre lettre et la réponse de la RTS sont publiées sous la rubrique du Comptoir des médias.

Comment les médias ont-ils accueilli votre initiative?
L’exemple précité montre que les médias sont soucieux de la véracité des informations qu’ils publient, ce qui est pour nous encourageant. Notre projet comprend un volet «sensibilisation» avec l’organisation de visites dans les rédactions afin de présenter notre démarche: nous en sommes au niveau des prises de contact. Nous voulons travailler «avec» les rédactions, non «contre». Notre objectif est que l’information publiée soit basée sur des faits. Nous invitons d’ailleurs les journalistes à nous contacter rapidement, dès qu’ils sont confrontés à une question complexe sur l’asile: nous pouvons les mettre en lien avec des spécialistes et des professionnels du terrain, avec lesquels nous travaillons en réseau. Le cas échéant, nous effectuons des décryptages thématiques sur les sujets les plus controversés, sur lesquels pèsent ou sont publiés des préjugés récurrents. Ou alors nous mettons en avant les documents de qualité produits par les médias.

Combien de traitements «douteux» avez-vous détecté à ce jour?
J’invite les lecteurs à visiter notre site web, notamment sous l’onglet Comptoir des médias, qui répertorie quelques cas très instructifs. Lorsque nous avons lancé cette veille, le 2 novembre 2013, le sujet de l’asile avait presque disparu des radars médiatiques. Nous nous donnons un an pour dresser un premier bilan de cette action.


Fabio Lo Verso
Directeur de la publication

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