La cocotte-minute marseillaise est sous pression

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La cité phocéenne vit sous un micro climat politique très particulier où la douceur de la brise marine est souvent balayée par les rigueurs du mistral. Le combat entre le maire sortant Jean-Claude Gaudin (UMP) et son rival socialiste Patrick Mennucci fait rage. Mais leurs pires ennemis s’agitent souvent à l’intérieur de leur propre clan. [dropcap]U[/dropcap]n vendredi matin à Marseille. Le cadavre d’un rat trône à quelques mètres de la préfecture. Sur le sol, des excréments de chien côtoient des dizaines de mégots qui ont échappé aux cantonniers au petit matin. Nous sommes dans l’un des lieux emblématiques de la ville, place Félix Barret. Dans quelques heures, les lieux seront noirs de monde. Et le rat sera toujours là, à lorgner de son regard mort les pieds des passants.

La propreté est l’un des enjeux des élections municipales. Un enjeu parmi d’autres. Ils sont tellement nombreux dans cette ville à nulle autre pareille, mosaïque de contradictions, cocotte-minute qui menace à chaque instant d’exploser. Deux personnages s’opposent aujourd’hui devant les urnes. À droite, Jean-Claude Gaudin, maire sortant UMP, trois mandats, septante-cinq ans et un embonpoint certain. À la gauche du ring, le socialiste Patrick Menucci, un même imposant gabarit, mais tout en tonicité, 58 ans, 110 kilos, 1,85 mètre et une farouche volonté de bouter Gaudin hors du fauteuil de maire. Toutefois, le sortant n’a pas du tout l’intention de se laisser faire. Il l’a dit, il l’a martelé, Marseille c’est toute sa vie.

FACONDE MÉRIDIONALE ET GOÛT POUR LA SCÈNE POLITIQUE

Tout semble rapprocher ces deux hommes, une même faconde méridionale un peu forcée qui laisse parfois de marbre les gens de la Canebière, un même goût de la mise en scène politique. Toutefois, ces deux hommes sont de tempérament très différents. Autant Gaudin est rond, autant Mennucci est cassant. Autant Gaudin est chaleureux (en apparence), autant Mennucci est distant (mais est-ce sa véritable nature?). Chacun a son talon d’Achille. Pour l’un comme pour l’autre, il est placé dans son propre camp. L’électorat traditionnel de cette droite marseillaise catholique et bienpensante pourrait verser du côté du Front national (FN). Quant à la gauche, les divisions et les rancoeurs sont nombreuses.

Selon les estimations, le FN pourrait osciller entre 20 et 25% des voix dans cette ville réputée de gauche, où l’extrême droite a depuis des décennies droit de cité. Le chargé de mission américain à Vichy, Tyler Thompson, ne s’y était pas trompé en rédigeant le 14 août 1942 un courrier ultraconfidentiel à, l’intention de Washington: «Si la révolution fasciste en France devait voir le jour, c’est de Marseille que viendrait le signal... Avec Toulon, Nice, Marseille est l’un des foyers les plus dangereux de l’extrême droite, dont les incessantes provocations sont de nature à entrainer des troubles». On comprend mieux ce fond de vraie droite qui a permis à Jean-Claude Gaudin de s’accrocher depuis 1995 à ce siège de maire dans une ville tenue depuis trente ans par l’inflexible socialiste Gaston Deferre.

MONUMENT DE LA POLITIQUE FRANÇAISE

Fils de maçon de Mazargues, devenu professeur d’histoire géographie, Jean-Claude Gaudin aurait pu se satisfaire de sa condition et d’une relative réussite pour un homme issu des milieux populaires. C’est aux côtés de Gaston Deferre, alors farouchement anticommuniste, qu’il entre pour la première fois au Conseil municipal. À l’époque, il n’est pas question d’union de la gauche. C’est avec des hommes comme Gaudin, encarté au Centre national des indépendants, que «Gaston» tient la ville au sein d’une coalition socialo-centriste.

Par la suite, le programme commun fait bouger les lignes, les communistes jadis honnis rejoignent Deferre et Gaudin s’éloigne. «Que l’on ne s’y trompe pas Jean-Claude Gaudin n’a jamais été un centriste, mais un homme de la droite traditionnelle», confie un compagnon de route de la première heure. Fervent catholique il sait s’appuyer sur ses réseaux pour faire son trou à Paris.

En 1981, il obtient son bâton de maréchal en présidant le groupe UDF à l’Assemblée nationale. Homme de politique plus que de dossiers, il sait trouver les appuis pour ravir, en 1986, la présidence du Conseil régional de Provence–Alpes–Côte d’Azur grâce à une stratégie d’alliance avec le Front national. Six ans plus tard, il est réélu en tournant le dos cette fois-ci à ses anciens alliés

Pape Diouf, ex-président de l’OM, pourrait jouer les trouble-fêtes à gauche. © Keystone AP / Claude Paris / 4 février 2014

Mais la lutte est longue pour Marseille. Battu successivement en 1983 par Deferre et en 1989 par Robert Vigouroux, Gaudin parvient à ravir la ville en 1995. Son premier geste a été de reconstituer à l’identique le bureau de Gaston Deferre, son modèle. «La principale qualité de Gaudin, c’est sa motivation. Il est reparti sur le terrain, il est partout. Mennucci, lui, il est nulle part, c’est un braillard », analyse le sénateur UMP Bruno Gilles qui joue un peu le va-tout de la droite dans le secteur clef des IVe et Ve arrondissements face à la ministre Marie-Arlette Carlotti. Face à ce monument de la politique française, Mennucci possède d’autres atouts, notamment l’appui sans faille de Jean-Marc Ayraut et de François Hollande. Pour le Parti socialiste français, Marseille est en effet un objectif stratégique qui vise à mettre dans l’escarcelle «rose» les trois métropoles, Paris, Lyon et Marseille pour faire passer la pilule d’une défaite annoncée dans le reste de l’hexagone.

«Le principal ennemi de Mennucci, c’est Mennucci lui-même», déplorent certains de ses amis politiques qui stigmatisent des écarts de langages et des prises de position douteuses. N’a-t-il pas qualifié «d’Arabe», l’égérie des quartiers nord, la sénatrice de son parti (le PS) Samia Ghali en pleine assemblée de la communauté urbaine? Mennucci est maladroit parfois, mais il n’en a cure. «Je serai maire de Marseille», ne cesse-t-il de clamer.

Néanmoins, Patrick Mennucci a beaucoup d’oignons à peler avec ses «amis» du PS, surtout depuis qu’il a fait de la lutte contre le clientélisme son cheval de bataille. Sa cible: Jean-Noël Guérini, puissant président du Conseil général et ancien patron de la Fédération socialiste locale, en rupture de ban avec le PS depuis son implication dans des affaires de détournement de marchés publics et de corruption. Mennucci — qui dirigeait en 2008 la campagne du candidat Guérini à la mairie de Marseille — lui tourne désormais résolument le dos.

D’où un climat de vengeance: Guérini soutient les listes PRG (Parti radical de gauche) censées affaiblir Mennucci face à Gaudin. Et puis, beaucoup accusent le candidat PS d’être lui-même un pur produit du clientélisme. «Mais quel est l’homme politique à Marseille qui n’est pas issu du clientélisme?» rétorque Gabriel Malauzat, l’un des membres de son comité de soutien. Qui en effet?

Jean-Noël Guérini n’est pas la seule épine dans le pied du candidat PS. L’émergence à sa gauche d’une liste conduite par l’ancien président de l’OM (Olympique de Marseille, club de football qui joue un rôle essentiel dans la vie sociale locale) Pape Diouf pourrait également affaiblir la position du PS dans certains secteurs clefs comme celui des XIIIe et XIVe arrondissements où il entend se présenter. Assemblage hétéroclite de verts dissidents et de pseudo-personnalités de gauche qui n’ont aucune envie de se lier à Mennucci, la candidature de cet invité surprise vient brouiller les cartes.