La droite est mal partie pour reconquérir Paris

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Nathalie Kosciusko-Morizet, tête de liste de l’UMP, peine à convaincre son propre camp. Elle affronte de nombreuses dissidences et multiplie les gaffes. Adjointe du maire sortant Bertrand Delanoë, la socialiste Anne Hidalgo sera soutenue dès le premier tour par les communistes. [dropcap]F[/dropcap]aire retomber la mairie de Paris à droite après douze ans de gestion socialiste, telle est l’ambition de l’UMP et de son allié centriste, l’UDI. Bien que le Parti socialiste au pouvoir à l’Elysée et à Matignon sombre dans une impopularité que rien ne semble freiner, les chances de la droite classique paraissent fort réduites. Pourquoi?

Tout d’abord, l’UMP partage avec le Parti socialiste, l’opprobre — largement exprimé en France — qui accable les formations de gouvernement. Ensuite, la gestion du maire sortant socialiste Bertrand Delanoë a été plutôt appréciée par de larges couches de la population parisienne. Il a habilement préparé son adjointe Anne Hidalgo à prendre sa succession; la nouvelle tête de liste de la gauche se trouve donc bien placée. Enfin, les fameux «bobos» (bourgeois-bohêmes) — qui forment une part importante de l’électorat parisien — se sentent en concordance avec les thèmes défendus par le Parti socialiste.

D’ailleurs, les grosses pointures de la droite — l’ancien premier ministre François Fillon et le patron des centristes UDI Jean-Louis Borloo — ont finalement renoncé à briguer la mairie de Paris, de crainte d’être battus, ce qui aurait hypothéqué leurs chances d’atteindre le sommet de la République.

Nathalie Kosciusko-morizet, tête de liste de l’UMP. © Keystone AP / Thibault Camus / Paris, 27 janvier 2014

C’est donc Nathalie Kosciusko-Morizet (41 ans) qui a été désignée candidate principale de l’UMP et de l’UDI pour tenter de battre la socialiste Anne Hidalgo (45 ans). Malgré sa notoriété d’ancienne ministre, NKM n’est pas parvenue, jusqu’à maintenant, à s’imposer dans son propre camp. Il faut dire que l’UMP de Paris, ce n’est vraiment pas un cadeau! Imaginez un panier de crabes nourris aux piments et vous aurez une idée assez précise de l’ambiance qui y règne. Pour faire entendre raison aux membres parisiens les plus en vue de ce parti, il faut une personnalité très forte. Jacques Chirac était parvenu à imposer sa loi. En revanche, l’un des plus brillants ténors gaullistes, Philippe Séguin, n’avait pas pu maîtriser tous ces egos qui ne cessent d’affûter leurs pinces tranchantes.

De plus, Nathalie Kosciusko-Morizet multiplie les gaffes. Voici quelques-unes de ses bourdes qui font le bonheur des réseaux sociaux. Rappelons la plus célèbre, lorsqu’elle a décrit la ligne 13 du métro comme «un lieu de charme», alors que pour les Parisiens qui l’empruntent chaque jour, la 13 serait plutôt un «lieu de galère». NKM n’a pas plus de chance avec les bus. Elle a certifié qu’il n’y en avait plus un seul après 21 heures. Ce qui lui a valu ce tweet meurtrier de sa rivale Hidalgo: «Je sors du Grand Rex à l’instant. Il est minuit et je le confirme, les bus circulent!» En 2012, alors qu’elle était porte-parole de Nicolas Sarkozy durant la campagne présidentielle, NKM avait déclaré devant un micro que le ticket de métro coûtait «4 euros et quelques», alors qu’il ne vaut que 1,70 euro. Ce ne sont certes que des détails, mais comme les transports restent un souci majeur pour les Parisiens, Nathalie Kosciusko-Morizet a démontré ainsi qu’elle ignorait tout d’un aspect important de leur quotidien. C’est ce genre de bévue qui vous plombe une campagne électorale.

La tête de liste de l’UMP et de l’UDI doit encore surmonter un autre handicap majeur, le mode de scrutin à Paris (un système semblable est appliqué dans les deux autres grandes métropoles, Lyon et Marseille). Le maire et les membres du Conseil de Paris ne sont pas élus directement par l’ensemble du corps électoral parisien. Chaque parti doit déposer une liste dans chacun des vingt arrondissements de la capitale. Chaque arrondissement dispose d’un nombre de sièges au Conseil de Paris, fixé selon son importance démographique. Le plus petit — le Ier — n’élit qu’un seul représentant au Conseil de Paris et le plus peuplé — le XVe — en envoie dix-huit. Pour battre la gauche, la droite ne doit pas perdre les bastions qu’elle détient déjà et en conquérir d’autres. Les Cahiers de Délits d’Opinion estiment que pour l’emporter sur les listes d’Anne Hidalgo, celles de Nathalie Kosciusko-Morizet doivent atteindre trois objectifs à la fois, en plus, bien sûr de ne pas perdre un seul des arrondissements où elle est majoritaire: «1– faire le plein de conseillers dans tous les arrondissements qui ne changeront pas de majorité; 2– conquérir deux arrondissements disposant de plus de dix conseillers; 3– gagner dans deux petits arrondissements ». Si la droite rate un seul de ces objectifs, sa défaite est assurée, affirme cette analyse.

La bataille va donc faire rage, surtout dans les XIIe et XIVe arrondissements (chacun d’entre eux élit dix conseillers de Paris) qui peuvent basculer de gauche à droite. Cela dit, un handicap alourdit encore la marche de NKM vers la mairie: elle doit affronter de nombreuses listes dissidentes issues de son propre parti.

Ainsi, l’entrepreneur Charles Begbeider (frère de Frédéric, l’écrivain pour plateau télé) — furieux d’avoir été évincé de la deuxième place des candidats UMP-UDI du VIIIe arrondissement au profit de l’ex-ministre Pierre Lellouche — a-t-il lancé ses propres listes «Paris Libéré» dans les vingt arrondissements.

Comme Nathalie Kosciusko-Morizet a froissé un grand nombre de candidats de son parti, Begbeider n’a guère eu de peine à fédérer sur ses listes cette masse de mécontents. D’autres dissidences de droite, celle du fils de Jean Tibéri, l’ancien maire chiraquien, risquent également de faire perdre l’UMP, notamment dans l’un de ses bastions, le Ve arrondissement.

À cette multiplication des concurrences au sein de la droite, s’ajoutent les listes présentées par le Front national emmenées par l’avocat du clan Le Pen, Wallerand de Saint-Just. Celui- ci ne prendra guère de voix à gauche, du fait de son profil nettement «catho tradi» (catholique traditionnaliste). En revanche, cette caractéristique peut engager une partie des électeurs de droite à le préférer à NKM, dont les positions sur le mariage gay sont jugées trop modérées.

Son adversaire Anne Hidalgo est parvenue à recevoir le soutien du Parti communiste dès le premier tour, au grand dam du Front de Gauche de Jean-Luc Mélenchon qui voit ainsi son allié le plus puissant frayer avec les «sociaux traitres». La candidate du Parti socialsite a eu l’habileté de permettre à treize communistes de se trouver en position éligible sur les listes socialistes.

L’appel de la gamelle s’est révélé une fois de plus irrésistible. S’ils étaient partis à la bataille avec pour seul appui le Front de Gauche, jamais les communistes n’auraient pu obtenir treize sièges.

Les listes socialistes ont également reçu le soutien des radicaux de gauche mais aussi d’un élu centriste du MoDem et même d’une ancienne secrétaire d’Etat de Jacques Chirac, Dominique Versini. En revanche, Anne Hidalgo devra affronter son allié d’Europe-Ecologie- Les Verts (EELV) qui, de toute façon, la rejoindra au second tour.

Dans ce jeu de dames, la socialiste dispose donc d’une meilleure position que la tête de liste UMP-UDI. Mais les abstentionnistes risquent aussi de troubler la partie. Et il faut compter avec la versatilité des électeurs qui peuvent changer de favorite au dernier moment.