Les femmes commencent à prendre d’assaut l’armée suisse

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Pourquoi nombre de jeunes filles s’engagent-elles volontairement dans cette armée que les garçons sont forcés d’accomplir, parfois à leur corps défendant. Défi personnel? Choix de carrière? Provocation familiale? Reportage auprès de «soldates» à l’âme bien trempée. Mis en ligne le 22 mars 2014

[dropcap]«[/dropcap]Ce matin, j’ai quitté Spitz à sept heures. Super nerveuse, tout d’un coup je me suis mise à douter. Calfeutrée contre la vitre du train qui m’amenait au centre de recrutement, je songeait... Dehors, il faisait froid et moche. Une heure et demie de train vers le fin fond de la Suisse primitive. Et ce trajet qui n’en finit pas. Je me suis rappelée vaguement l’ordre de marche stipulant qu’il valait mieux venir en groupe. Gorge serrée, je me suis rabattue sur mon I-Pod pour tenter de me relaxer. Peine perdue. À l’arrivée, à la gare de Sumiswald, nous étions une cinquantaine à attendre, sous une pluie battante, un bus qui n’arrivait pas. Nous nous sommes toutes regardées en chiens de faïence. Personne ne se parlait. Personne, sauf ce groupe de filles aux cheveux courts couvertes de tatouages.»

Deux types en uniforme se sont mis à crier et nous ont exhorté à sortir du car en présentant une pièce d’identité. Cette langue m’a parue charmante, comme peut l’être le dialecte alémanique de bon matin. Je leur ai crié mon nom. Ils n’ont pas compris. J’ai l’habitude. L’un d’eux avait vraiment une mine patibulaire, bien dans le ton de sa mitraillette négligemment pendue au flanc. Il m’a demandé d’où je venais. Je lui ai répondu que j’étais d’origine srilankaise. Finalement, il m’a laissé entrer. Nous nous sommes précipitées à l’intérieur de la caserne. Là, je me suis dit: «Ça y est: les choses sérieuses commencent!»

Grande, un peu gauche, Jacqueline Samarasinghe est une fille de vingt-deux ans qui sourit en permanence. Son bachelor en relations internationales à Londres en poche, la jeune Helvéto-srilankaise a souhaité découvrir la Suisse, patrie natale de sa mère. Elle visait plus haut et, surtout, plus intéressant qu’un voyage à Interlaken et un pèlerinage dans le village d’Heidi. Arrivée en Suisse depuis moins de deux mois, l’étudiante décide de s’enrôler dans l’armée. Elle explique ce choix: «J’en rigolais avec mes amis à Londres l’année passée. J’ai toujours vu ça comme un plan B, et comme je ne trouve pas de travail...»

Les cinq prochains mois de sa vie, Jacqueline obéira à des ordres cinq jours sur sept, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, dans un trou de Suisse alémanique et ce, par tous les temps. Pourquoi se porte-t-elle volontaire dans une armée qu’en tant que garçon, j’ai tout fait pour éviter? J’essaie de comprendre les raisons de son choix et de le confronter à celui d’autres femmes qui ont pris la même décision.

Pas patriote pour un sou, Jacqueline a vécu toute sa jeunesse à Colombo, elle confie sans hésitation ce que représente pour elle le passeport suisse: «Un moyen d’étudier et de voyager facilement. Je me sens avant tout Srilankaise, mais je voudrais mieux comprendre cette partie de mes origines, ainsi que le fonctionnement politique et économique de la Suisse.»

«ÉGALITÉ HOMME-FEMME GARANTIE»

À travers son enrôlement sous les drapeaux, Jackie a aussi l’intention de tester ses limites. «Je mets mon corps au défi. Je veux voir jusqu’où je peux aller. Je n’ai pas peur de l’effort. Ce qui compte, c’est de me sentir bien dans ma tête.» Jackie a reçu son ordre de marche. Elle partira le 10 mars 2014 pour cinq mois dans le Tessin à Airolo. Ses proches n’ont pas forcément compris son choix. «À part mon père, tous les hommes de mon entourage m’ont traitée de folle, y compris mes deux oncles et mon grand-père, pourtant eux-mêmes militaires de carrière», s’amuse-t-elle. «Mes amies, elles, se sont montrées beaucoup plus compréhensives. Elles m’ont encouragée.»

Engagée dans la section des sanitaires, Jacqueline tente d’exposer son projet à long terme. «J’ai toujours rêvé m’impliquer dans l’humanitaire. Je suis ravie de suivre une formation de premiers secours gratuite qui m’aidera sans doute pour la suite de ma carrière. L’armée est une école de vie et je pense que tout le monde devrait en faire l’expérience. Notre génération manque un peu de discipline.»

L’assurance et l’insouciance affichées par cette jeune femme me désarçonnent. Je compare avec ma propre expérience du recrutement. Nous vivons sur une autre planète tant nos souvenirs diffèrent. Là où je voyais des hommes empressés de se débarrasser d’un fardeau, Jacqueline voit «une famille». En prévision de son engagement, la future recrue a provisoirement arrêté de fumer: «Histoire de pouvoir être vraiment prête à donner le maximum. » Elle entonne même un refrain féministe. «L’armée est un des seuls milieux où les hommes et les femmes disposent des mêmes droits. C’est d’ailleurs une femme qui nous a donné le cours de formation », lance-t-elle fièrement.

Major Vania Keller, militaire de carrière. © DR / Bure, 2012.

Cette femme a pour nom Teresina Fornasier. Elle est responsable du recrutement féminin dans l’armée suisse. Selon cette militaire de carrière, le nombre de femmes dans l’armée est en légère augmentation depuis 2013 et représente environ 0,6% du personnel avec plus de mille conscrites. «Nous avons enregistré plus d’inscriptions que l’année précédente. Il s’agit surtout de jeunes filles sans formation qui ne trouvent pas de travail. Elles représentent plus de la moitié des demandes. Pour ces jeunes aspirantes, l’armée fait figure de solution alternative. D’ailleurs, j’ai remarqué que nombre d’entre elles se désinscrivent de l’armée lorsqu’elles ont trouvé un travail. Plus le chômage est élevé, plus les inscriptions grimpent.»

Quels sont les domaines favoris des «soldates »? Les troupes sanitaires, vétérinaires et l’infanterie. Si aujourd’hui la durée du service des femmes est équivalente à celle des hommes, cela n’a pas toujours été le cas. Ainsi, Teresina Fornasier se souvient qu’à son époque, il suffisait d’accomplir quatre semaines d’École de recrues au lieu des dix-huit prévues actuellement. À partir de 1995, les durées ont été harmonisées entre femmes et hommes.

Depuis 2004, les Suissesses reçoivent une lettre à leur domicile, qui les invite à participer aux journées d’information. Si, en théorie, toutes les sections leurs sont ouvertes, certaines restent plus difficiles d’accès. «Les sections de combat, comme les grenadiers, n’engageront sans doute jamais de femmes. C’est une question de performance athlétique», explique Teresina Fornasier qui ajoute: «Certaines professions dans le civil encouragent fortement leurs postulantes à s’engager dans l’armée. C’est le cas de la police et des gardes-frontière.»

«JE ME SENS PLUS À L’AISE EN GROUPE QUE SEULE»

Travailler dans le domaine de la sécurité, c’est justement le rêve de Tiffany Amez-Droz. «Grâce à l’armée, j’espère devenir monitrice de chien pour l’ONU. Sinon, je me verrai bien dans la police ou comme garde-frontière. Mais je n’ai pas de certificat fédéral de capacité, ni de maturité, donc pour l’instant, c’est compliqué.»

Présente lors d’une des six journées annuelles de recrutement réservées aux femmes, à Lausanne, Tiffany fait partie des dix-neuf jeunes filles qui ont été déclarées aptes au service sur les vingt-huit participantes. Elle attend avec impatience son affectation. «J’aime les uniformes depuis que je suis toute petite. Je trouve qu’ils suscitent le respect, tout en représentant les valeurs suisses que l’Europe a perdues. C’est simple, à chaque fois que je vois quelqu’un en uniforme, j’ai envie de prendre sa place. Je me sens plus à l’aise en groupe que seule.»

La jeune fille a passé un test d’aptitude pour devenir conducteur de chien de milice. «J’ai un très bon contact avec les animaux. Je m’en occupe depuis l’âge de douze ans. C’est ma passion.» Lorsque l’officier en charge du recrutement lui demande de signer son contrat qui la convoque le 10 mars pour dix-huit semaines de service, la jeune fille de 19 ans exprime son soulagement :«J’attends ce moment depuis février 2013; je suis impatiente de commencer. »

Quand je demande à Noémie Roten, simple «soldate», les raisons de son engagement, elle esquisse un sourire crispé: «Cette question, j’ai du y répondre au moins cinq cent fois ! Je vais vous décevoir, mes raisons ne sont pas traditionnelles. Je n’avais pas pour but de rentrer dans la police ou de faire de nouvelles expériences sur le plan sexuel.» Le ton est donné, Noémie Roten est du genre direct.

Cette Zurichoise d’adoption, passionnée de voyage et de plongée sous-marine explique s’être retrouvée à l’armée un peu par hasard. «Après ma maturité, je me suis dit que l’armée pourrait être une expérience enrichissante avant de partir voyager. J’étais curieuse et aussi lassée d’entendre ma famille et mes amis parler de leurs cours de «répète», sans pouvoir donner mon avis sur la question. D’une certaine façon, je ressentais presque l’obligation de servir mon pays. Il s’agissait aussi d’un défi personnel, davantage sur le plan psychologique que physique.»

Obéissant à son intuition, Noémie n’a osé prévenir ses parents qu’après avoir passé la plupart des tests physiques et psychologiques: «Mon père m’a soutenu que je n’y arriverai jamais, à cause de mon caractère bien trempé. Sa remarque m’a incitée à lui prouver le contraire. Finalement, j’ai eu raison, puisque cela s’est mieux passé pour moi que pour lui et mon frère!»

Jacqueline Samrasinghe, nouvelle recrue, dès le 10 mars, de la Section sanitaire à Airolo (TI). © Antoine Harari / février 2014.

Cette jeune diplômée en économie place un bémol. Sa première impression ne s’est pas révélée positive. «Avant le recrutement, j’ai participé à un camp de trois jours de formation à la conduite de poids lourds. On devait être une vingtaine de personnes. J’étais évidemment la seule fille. Durant la matinée, on a essayé les différents types de véhicules. À midi, quand on est entré dans la cafétéria, les trois cents militaires présents se sont levés comme un seul homme et ont commencé à applaudir. Cela n’a pas duré plus de dix secondes, jusqu’à ce qu’un sergent les fasse taire. Mais ce fut le plus long moment de ma vie. Ils ont crié et sifflé comme s’ils n’avaient jamais vu une fille. Là, je me suis posée des questions.»

Depuis cette expérience, six ans ont passé. Noémie est aujourd’hui stagiaire à la Banque nationale suisse. Elle avoue que les cours de «répète» lui pèsent. «Chaque fois que j’y retourne, je suis obligée de me rappeler que je l’ai déjà fait, mais c’est vrai que j’ai un peu la boule au ventre. Je m’y sens profondément inutile et j’ai l’impression d’y perdre mon temps. Je me rends compte maintenant que je n’ai jamais été hyper convaincue par l’armée.»

Vania Keller arbore des cheveux rouges. Difficile de croire que cette quadragénaire énergique fait partie des plus hauts cadres de l’armée. Pour elle, le service militaire a toujours été une évidence. «L’armée c’est ma passion. À quatorze ans déjà, je rêvais de porter un treillis. J’ai toujours aimé l’aspect discipline et le fait d’avoir une structure. L’armée était faite pour moi.»

Grâce à sa bi-nationalité, Vania s’est d’abord engagée dans les Marines aux États- Unis en tant qu’aspirante officier. Débarquée à la fin de la guerre du Golfe, lorsque le gouvernement américain a décidé de réduire ses effectifs, cette jeune titulaire d’un diplôme en histoire décide de rentrer en Suisse; elle commence son École de recrue à vingt-sept ans. «Je me rappelle être arrivée à Romont, dans le canton de Fribourg, pour mon premier jour en tant que motocycliste; je me suis tout de suite sentie dévisagée par les hommes qui faisaient partie de ma section... Comme si j’étais un animal exotique. Il leur a fallu quelques semaines pour s’habituer à la présence d’une femme. Étant plus âgée qu’eux, ils me considéraient un peu comme leur maman. »

«J’ALLAITAIS MON ENFANT DANS UN HÔTEL À COTÉ DE LA CASERNE»

Issue d’une famille de militaires — son père était un ancien officier français ayant combattu en Indochine —, la commandante d’arrondissement pour le canton de Genève a du mal à cacher sa passion pour son travail. «Tous les militaires genevois, du début à la fin de leur conscription, passent par mon service. J’aime le contact avec les gens. Vraiment, je m’éclate chaque jour.» Vania avoue avoir toutefois passé des moments difficiles lorsqu’elle est devenue mère. «J’étais inscrite à un cours d’une semaine à Lenk dans le Simmental. Ma grand-mère devait s’occuper de mon enfant dans un hôtel à côté de la caserne et j’allais l’allaiter plusieurs fois par jour. C’était spécial! Heureusement mon chef de cours s’est montré compréhensif et il me laissait dormir à l’hôtel le soir.»

Quand on lui demande quel type de cheffe elle représente, le major Keller répond du tac au tac. «Plutôt cool, je suis une motocycliste dans l’âme. J’essaie toujours de trouver des solutions, mais il ne faut pas trop me chercher. Cela reste l’armée, on est pas à Woodstock!» En observant Jackie qui écoute du reggae pieds nus dans sa chambre tout en dodelinant de la tête, je me dis que justement, je l’imagine tout à fait participer au festival californien, en train de se jeter de la boue sur le corps. Bien malgré moi, je ne peux m’empêcher de sourire face à ce qui attend la jeune femme: une plongée dans la gadoue de l’enfer militaire, mais sans les paradis artificiels.