La télévision suisse est-elle toujours en phase avec sa mission de service public?

© Alberto Campi / 2015

© Alberto Campi / 2015

Les Suisses restent attachés au service public télévisuel, mais les jeunes regardent de moins en moins les chaînes de la SSR, leurs préférant le web. «Tout ce qui fait notre service public est encore plus nécessaire à l’ère numérique qu’il ne l’était auparavant», se défend Roger de Weck, directeur général de la SSR, lors d’un débat sur l’avenir de la télévision suisse.

Par Lucy Isler
Publié le 6 avril 2014

Les raisons historiques de l’existence de la Radio télévision suisse subsistent-elles encore aujourd’hui? C’est par cette question cruciale que le journaliste Aldo Sofia a ouvert le débat dans les studios de la télévision tessinoise, le 3 avril dernier, à Lugano. Pour une question de taille, deux intervenants de taille: Roger De Weck, directeur général de la SSR, et Tito Tettamanti, avocat et entrepreneur tessinois proche de l’UDC blochérienne.

Ce dernier a d’emblée remis en question l’utilité de la SSR, l’accusant de manquer à son devoir de service public: trop de téléfilms étrangers, trop peu de productions régionales et une information spécialisée négligée sur ses chaînes. Selon M. Tettamanti, le rôle du service public est de véhiculer les valeurs de la Suisse, de parler de démocratie directe et de fédéralisme, non d’être une télévision généraliste qui achète des films américains ou des productions étrangères de divertissement avec l’argent public suisse. À titre d’exemple, il s’est plaint de l’achat et de la diffusion par la RTSI de l’émission Il Grande Fratello — l’équivalant italien de l’émission de télé-réalité néerlandaise Big Brother— un choix qui ne rentrerait pas, selon lui, dans les fonctions d’un service public.

Pour M. Tettamanti, la SSR devrait produire des émissions pour des publics suisses de niche, autant pour les minorités que pour les élites. Et ce, même si cela génère peu d’audimat. Et elle devrait proposer seulement de l’information de pointe, même si cela n’attire que peu d’auditeurs ou de téléspectateurs sur ses chaînes. «L’exigence de faire de l’audimat vous pousse à négliger des émissions moins appétissantes pour le grand public», a-t-il asséné en s’adressant à M. de Weck, avant de saluer la production de l’émission Les Suisses, diffusée en 2013, illustrant parfaitement, selon lui, la mission du service public télévisuel.

Il faut savoir qu’à ce jour seul 20% du budget annuel de la SSR est destiné aux productions suisses. Pour l’avocat tessinois, il est alors légitime de se poser la question de savoir si la SSR répond toujours aux attentes du public, et si elle assure toujours son mandat face à la concurrence d’internet. Il en veut pour preuve le vieillissement de l’audience, qui continue de prendre de l’âge, et le désintérêt croissant des nouvelles générations pour les émissions de la SSR.

«Toutes les émissions de la SSR peuvent être en tout temps réécoutées sur internet», rétorque Roger de Weck, en mentionnant que certains programmes ont déjà plus de téléspectateurs en ligne que lors de leurs diffusions télévisuelles. Ce qui montrerait, selon le directeur de la SSR, que les mesures prises pour faire face au «digital shift» ont été efficaces. «La SSR a su relever les défis du numérique.»

Dans tous les écrans, télévisuels comme informatiques, poursuit Roger de Weck, la SSR continue d’offrir des émissions accessibles à tous, non pas une information uniquement élitiste, comme l’a suggéré M. Tettamanti. «Nous faisons un service dans la tradition des lumières, pour éclairer le grand public», a affirmé le directeur de la SSR. Il a rappelé, à ce propos, que le divertissement fait également partie du mandat de la SSR, citant l’article 93 de la constitution fédérale: «La radio et la télévision contribuent à la formation et au développement culturel, à la libre formation de l’opinion et au divertissement.»

Si la SSR diffuse également des films et séries étrangères, c’est pour deux raisons. Premièrement, pour répondre aux attentes du public suisse, friand de productions internationales comme le montrent les mesures de l’audimat. Un indicateur qui doit être pris en compte si la SSR veut rester dans les chiffres noirs. «Une entreprise de service public ne vise pas les profits, mais elle ne cherche pas non plus à réaliser des pertes», souligne Roger de Weck. C’est pourquoi la SSR ne peut se permettre de diffuser uniquement des émissions à faible audience.

Deuxièmement, la production audiovisuelle nationale reste extrêmement coûteuse, voir «ruineuse», selon le directeur de la SSR. Pour un petit pays comme la Suisse, il est difficile de produire plusieurs téléfilms par an, pour des raisons budgétaires mais aussi à cause de la diversité linguistique du pays. «Étant donné que chaque région possède sa propre langue et sa culture, aucune production nationale comblerait autant la Suisse allemande que la Suisse romande.»

«En Suisse, nous traitons les minorités sur un pied d’égalité», a déclaré Roger de Weck. «L’audiovisuel public permet de garantir un soin constant et précieux des diversités culturelles, au service de la cohésion du pays, œuvrant pour l’amitié nationale» Les programmes sportifs, a-t-il ajouté, sont des moments qui font vibrer toute la Suisse. «Mais nous ne sommes pas une nation, nous sommes un projet qu’il faut réinventer de génération en génération.»


Lucy Isler
Journaliste junior

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