La démocratie directe, malgré tout

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[dropcap]L[/dropcap]a votation contre l’immigration dite «massive» n’a pas fini de perturber les esprits. Adoptée par une majorité de 19 526 voix seulement – ce qui est inférieur à la moyenne des spectateurs du FC Bâle – sur près de trois millions votants, l’initiative UDC remettrait en question la démocratie directe elle-même. Comment le peuple pourrait-il se prononcer sur des questions internationales dont la complexité lui échappe par la force des choses mondialisées? Les citoyens seraient donc aujourd’hui frappés d’incapacité et réduits à l’état de pupilles sous curatelle.

Si l’on part de ce présupposé, c’est toute la démocratie, même indirecte, même représentative, qui devrait être placée sous tutelle! Car qui nous garantit que le député Tartenschmurtz – fort de son expérience de conseiller paroissial et de président du groupement des intérêts de Bottoflens-d’en-Haut – est mieux armé que le citoyen de base pour tracer la route du pays sur une planète qui tourne de plus en plus vite?

Les dirigeants des États voisins – qui ne s’encombrent pas de démocratie directe – nous donnent-il l’exemple d’une lucidité sans ombre et d’une fermeté sans faille? Sur le plan de la gouvernance, on ne saurait dire que la Suisse – malgré ses référendums grognons et ses initiatives intempestives – est mal placée.

Alors, devons-nous appeler à la rescousse quelque hypothétique despote éclairé? L’histoire nous apprend qu’ils sont plus allumés qu’éclairés. Et si certains d’entre eux ont connu de retentissants succès en début de carrière, leur fin n’en fut que plus vertigineuse pour eux et que plus douloureuse pour les peuples qu’ils ont menés à coups de trique. Nous possédons tous des bouts de compétences, plus ou moins grands, plus ou moins solides.

[su_pullquote align="right"]Mais qui peut se vanter de tenir en main toute la trame du monde globalisé?[/su_pullquote]Mais qui peut se vanter de tenir en main toute la trame du monde globalisé? Cette évidence m’est notamment apparue après avoir assisté au témoignage du grand patron de la Société Générale au procès de Jérôme Kerviel à Paris. Lui-même semblait dépassé par la complexité des produits financiers que vendait sa banque. Nous sommes tous des apprentis sorciers, peu ou prou.

Voilà qui devrait nous inciter à ne pas jeter la démocratie directe avec l’eau du bain blochérien. Le peuple est, grâce à elle, responsable. S’il a choisi une décision qui se révèle en fin de compte funeste, il ne peut s’en prendre qu’à lui. La démocratie directe est avant tout une démocratie adulte.

Il subsistera toujours une tension entre les traités internationaux et la volonté populaire. Mais soumettre systématiquement la seconde aux premiers aura pour résultat le rejet par les citoyens de toutes les dispositions ainsi imposées, ce qui ne manquera pas de créer des troubles sans fin. Il appartient aux responsables politiques et, surtout, aux médias de faire leur boulot de pédagogie pour délimiter l’espace entre ce qui est possible et ce qui le l’est pas.

Cependant, tout pouvoir, même celui détenu par le peuple, ne saurait s’exercer sans garde-fou. Et si, par la volonté populaire, la torture était réintroduite dans nos lois? Cette question paraît hautement stupide aujourd’hui. Mais sait-on ce que l’avenir nous réserve?

Il serait donc nécessaire de créer une Cour constitutionnelle fédérale destinée à vérifier si les projets de votations sont conformes ou non aux droits humains. La démocratie régnante doit accepter une légère touche d’aristocratie pour ne pas sombrer dans l’arbitraire.

Éditorial paru dans l’édition d’avril 2014.