Dans l’ombre de l’affaire ukrainienne, Moscou fait main basse sur l’Arménie

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Depuis novembre dernier, les regards sont braqués sur l’Ukraine, qui a signé, le 21 mars 2014, le premier volet de son accord d’association avec l’Union. Alors qu’une autre nation voisine de la Russie, l’Arménie, s’est, elle, détournée de Bruxelles.

Mis en ligne le 3 mai 2014 à 00h45

L’Union européenne développe depuis quelques années un programme de «Partenariat oriental» prévoyant des traités d’association incluant le libre-échange avec plusieurs républiques ex-soviétiques: Moldavie, Géorgie, Ukraine et Arménie. À ce jour, seules les deux premières ont finalisé l’accord avec Bruxelles. L’Ukraine en a signé le 21 mars le premier volet. L’Arménie, qui a négocié pendant quatre ans avec l’UE, devait elle aussi parapher le document le 28 novembre dernier à Vilnius. Mais le 3 septembre 2013, coup de théâtre: lors d’un voyage à Moscou, le président arménien Serge Sarkissian annonce que son pays adhérera à l’union douanière proposée par la Russie, ce qui empêche tout accord de libre-échange avec Bruxelles.

La question sécuritaire est au coeur de la politique extérieure de l’Arménie, petite république du Caucase d’à peine trois millions d’habitants. Le conflit du Haut-Karabagh empoisonne les relations entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan voisin depuis 1988. Ce territoire arménien — cédé par Staline aux Azerbaïdjanais en 1921 — a été au coeur d’une guerre de 1991 à 1994; elle s’est soldée par un cessez-lefeu. Le Haut-Karabagh constitue aujourd’hui de facto un second État arménien, mais non reconnu de jure.

Les négociations de paix sont dans l’impasse, Arméniens et Azerbaïdjanais n’arrivant pas à s’accorder sur le statut de la région; la frontière entre les deux Etats reste désespérément fermée. Et surtout, Bakou agite constamment la menace d’une reprise des hostilités pour s’emparer du territoire contesté. La tension est toujours palpable et les incidents se sont multipliés sur la ligne de contact en 2013. Les experts internationaux sont de plus en plus nombreux à craindre une nouvelle guerre. Ainsi, l’Azerbaïdjan a ces dernières années littéralement explosé son budget militaire annuel qui dépasse désormais l’ensemble des dépenses de l’Etat arménien.

Les relations entre l’Arménie et la Turquie voisine ne sont pas non plus au beau fixe. Ankara impose un blocus terrestre à Erevan depuis 1993, en solidarité avec l’Azerbaïdjan (les Azerbaïdjanais sont d’origine turque) et pour faire pression sur l’Arménie afin que celle-ci renonce à obtenir la reconnaissance du Génocide de 1915, que la Turquie nie encore à ce jour. Dans ce contexte, l’Arménie se sent particulièrement menacée; elle est membre depuis 1992 d’une alliance militaire créée par la Russie sur les décombres de l’URSS, le Traité de sécurité collective Une base russe en Arménie assure la sécurité des frontières de la petite république.

POLITIQUE DE COMPLÉMENTARITÉ

Depuis son indépendance en 1991, l’Arménie mène une politique de complémentarité entre la Russie et l’Occident. Au fil des ans cependant, ce jeu d’équilibre a été mis à mal par une dépendance économique accrue vis-à-vis de la Russie. Moscou a progressivement pris le contrôle des infrastructures de l’Arménie: compagnie de gaz, centrale nucléaire, centrales hydroélectriques, chemins de fer, télécommunications, etc. De plus, Erevan importe du gaz russe à un coût inférieur à celui du marché international. Cependant, Moscou a brutalement augmenté de 50% le prix du combustible à partir de juillet 2013. Parallèlement, la Russie a vendu de nombreuses armes dernier cri à l’Azerbaïdjan ces récentes années, alors même que l’Arménie est son alliée stratégique!

Le Kremlin semble en effet avoir tout intérêt à maintenir le statu quo dans le conflit du Haut-Karabagh. Cela lui permet, en cas de volonté d’émancipation de l’Arménie, d’agiter la menace d’un changement d’alliance au profit de l’Azerbaïdjan. En ce cas, l’Arménie perdrait vraisemblablement le territoire disputé du Haut-Karabagh. L’affaire des livraisons d’armes à Bakou en est une illustration.

Ces pressions ont eu raison du vent européen qui s’était mis à souffler en Arménie. Et comme celle-ci se sent menacée par la Turquie également, sa marge de manoeuvre est très réduite. L’Arménie ne pouvait, dans ces conditions, s’émanciper et Moscou le lui a brutalement rappelé. Ainsi, Erevan n’a finalement signé aucun accord avec l’UE et prépare activement son entrée dans l’union douanière dirigée par la Russie.

Les autorités arméniennes expliquent l’adhésion à l’union douanière comme correspondant aux intérêts du pays, étant donné que la Russie est l’alliée stratégique de l’Arménie. Parmi les différents arguments avancés, citons notamment la promesse d’une baisse du prix du gaz russe. Conséquence espérée des autorités arméniennes: une incitation à l’installation d’entreprises étrangères intéressées par les faibles coûts de l’énergie.

PROMESSE DE MODERNISATION

Le prix pratiqué sera cependant similaire à celui en vigueur jusqu’en été 2013. L’ancien (et le futur) coût attractif du gaz n’a pas empêché une diminution significative des investissements étrangers en Arménie ces dernières années. Erevan avance également la promesse d’une hausse des investissements russes dans l’économie arménienne. Là encore, en reprenant le contrôle des chemins de fer arméniens en 2007, les Russes promettaient la modernisation du réseau. Les sommes investies sont demeurées à ce jour bien en deçà des promesses. De même, les échanges commerciaux entre l’Arménie et l’UE sont bien supérieurs à ceux réalisés avec les Etats de l’union douanière.

Le seul argument un tant soit peu convaincant reste celui de la sécurité: la menace turcoazérie oblige l’Arménie à regarder du côté de Moscou qui n’hésite pas à dicter son agenda. Et au programme figure la création d’une union eurasiatique dont la première pierre est l’union douanière. Une autre raison inavouable a certainement joué en défaveur du rapprochement avec Bruxelles. Les oligarques arméniens qui contrôlent l’essentiel de l’économie du pays et jouissent du soutien du gouvernement n’ont pas vu d’un bon oeil l’accord avec l’Union européenne. Le traité avec Bruxelles aurait impliqué en effet non seulement le libreéchange, mais également l’adoption par l’Arménie de normes européennes dans les domaines politique et économique, ce qui aurait conduit à modifier le climat des affaires.

Cela dit, l’échec de l’accord d’association est aussi à imputer à l’UE. Si celle-ci s’était clairement engagée pour une levée du blocus turco-azéri et avait été prête à assurer la sécurité de l’Arménie, Erevan aurait été moins dépendante de Moscou. Bruxelles aurait pu également «couper la poire en deux» et accepter un statut spécial pour l’Arménie qui aurait pu devenir membre de l’union douanière et signer l’accord avec l’ l’UE Union.

Cette option aurait constitué une sorte de compensation pour l’Arménie qui subit aujourd’hui encore les conséquences du Génocide, notamment du fait de la fermeture de la frontière terrestre par la Turquie. Mais Bruxelles et Moscou préfèrent la confrontation, au risque que des populations extérieures à cette nouvelle Guerre froide se retrouvent prises en étau, comme les Ukrainiens et les Arméniens. Quant à l’Arménie, elle devrait signer l’accord sur l’union douanière dans le courant de mai 2014. Pour le meilleur, et peut-être, pour le pire.


Sevan Person est doctorant en histoire contemporaine aux Universités de Lausanne et de Munich.