Pour le Front national, le bonheur est dans le Sud

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Le parti de la famille Le Pen a investi depuis plusieurs années Marseille et la Provence. Il est en train de recueillir les fruits de son implantation. Récit et analyse du correspondant à Marseille de La Cité.

Mis en ligne le 18 juillet 2014 à 18h27

[dropcap]L[/dropcap]a scène se déroule l’été dernier dans l’enceinte du Palais des congrès de Marseille. Marine et Jean-Marie Le Pen devisent avec quelques journalistes dans l’espace dévolu à la presse pour une université d’été dont le lieu n’a pas été choisi par hasard. Le Sud-Est français est la plaque tournante de la stratégie de conquête du Front national. Ce jour-là, ce n’est que coupes de champagne et sourires. Il est certes question des élections municipales qui se profilent. Mais sous l’oeil du cinéaste Serge Moatti, Marine Le Pen sourit en regardant son père étrangement serein en cette journée d’été. «Pour nous, le véritable objectif demeure les européennes». Marine est rayonnante. Jean-Marie acquiesce et chuchote en aparté avec Serge Moatti, que l’on sent très en empathie avec le leader d’extrême-droite. Les deux hommes s’apprécient de longue date.

La fusée FN fait chauffer ses réacteurs sur la rampe de lancement de ce Cap Canaveral marseillais qui place le parti à la plus courte distance du pouvoir. Les ambitions sont clairement affichées. Derrière les élections européennes, il y a 2017 et la présidentielle, l’Odyssée du rassemblement Bleu Marine ne fait que commencer. Le pouvoir n’est pas si loin dans une France dépecée par la mondialisation, défigurée par les lobbies financiers comme d’ailleurs toute cette Europe façonnée, profilée pour l’Allemagne. Le vers est dans le fruit et il grignote peu à peu les consciences. Premier combat et premiers points marqués aux municipales. C’est la phase d’implantation qui vise à placer le maximum d’élus sur le terrain. Dans le même temps, le FN conforte son implantation sur le modèle éprouvé jadis par le parti communiste. Les élus et les militants suivent des sessions de formation distillées sur place.

Dans le Vaucluse, la députée Marion Maréchal Le Pen, la petite-fille et troisième pilier de la dynastie, est chargée de diriger la manoeuvre. Au menu de ces colloques: le fonctionnement des institutions, une formation idéologique poussée sur l’Europe chrétienne qui va terrasser le dragon islamique dans des terres où certaines communes compte environ un tiers d’immigrés. Dans le même temps, on dialogue avec les musulmans «fréquentables». Et la stratégie fonctionne. Petit à petit, le Front national fait son nid dans le Sud et Jean-Marie le Pen, s’il demeurait toujours prudent sur l’issue globale du scrutin, pronostiquait un succès sur le Sud-Est où il se place toujours en tête de liste. L’irremplaçable expérience politique de ce grognard de l’extrême-droite s’est potentialisée avec l’apport charismatique de Marine. Dans le même temps des contacts étroits se tissent avec des militants UMP déçus par les atermoiements et la lutte des chefs au sein du mouvement.

Ces passerelles ont largement contribué par la suite à certains succès électoraux du FN. Les mairies arrachées depuis dans le Var et le Vaucluse grâce à cette stratégie très payante a conforté les ambitions, sans parler du 7e secteur de Marseille raflé de main de maître par Stéphane Ravier qui tient désormais en main 150 000 habitants sur les 880 000 que compte la cité phocéenne. Ici, dans cette ville d’immigration frappée de plein fouet par la crise le terreau est fertile pour la pensée nationaliste et les ambitions sont grandes. La victoire prévisible aux Européennes du parti d’extrême droite passe par ces quartiers oubliés, minés par le chômage, la violence et le trafic de drogue. Certes, à peine élu, Stéphane Ravier a revêtu son écharpe tricolore sous les huées de certains militants de gauche.

Mais tout le monde sait ici que l’électorat maghrébin a largement contribué à la victoire. Comme il devrait aussi contribuer au succès de la liste conduite par «le vieux» aux Européennes. C’est un paradoxe mais cela s’explique. Les populations d’origine immigrée intégrées dans le tissu local ne supportent pas les dérapages des as de la Kalachnikov et l’image déplorable faite à la communauté maghrébine. Jean-Marie Le Pen a rapidement compris la fertilité du sol marseillais, comme il a compris que Le Var ou le Vaucluse constituaient des bases solides pour partir du Sud afin de conquérir le Nord. Et les pauvres, les mal lotis, les sans grades, ne sont pas les seuls à pouvoir mettre leurs bulletins dans la case frontiste.

IMPOSSIBLE DIALOGUE

Loin s’en faut, à Marseille toute une partie de la bourgeoisie déçue par les compromissions de l’UMP locale, notamment avec certains socialistes minés par les affaires, a elle aussi fait le choix de l’extrême. Claudine, médecin aujourd’hui retraitée, a été renversée voici quelques jours par un 4X4 sur le parking d’une grande surface. Arrivée à l’hôpital, elle a été prise en charge par un médecin-urgentiste originaire des pays de l’Est. Le toubib ne parlait pas un mot de français, car l’assistance publique de Marseille, qui manque de praticiens, recrute à tour de bras à l’étranger. Nicole votera Front national, car elle ne supporte plus de voir sa ville coupée en deux entre ces quartiers nord dominé par une population immigrée venue du Maghreb et de l’Afrique subsaharienne et les quartiers sud réservés aux Marseillais dits de souche. Trop de problèmes, d’insécurité, de malaise dans cette ville aux mille visages. Impossible dialogue.

Pourtant Marseille a toujours été une terre d’immigration. Mais aujourd’hui la coupe est pleine. Tout comme elle déborde pour Pierre, militant UMP de toujours qui a poussé lui aussi son bulletin FN dans l’urne. «Pour moi seul le Front national défend mes valeurs.» Pierre est catholique, une communauté qui pèse dans la vie marseillaise, mais lui aussi ne supporte pas les compromissions de Jean-Claude Gaudin et son alliance contre-nature avec Jean-Noël Guérini, le président socialiste du Conseil général miné par les affaires et les liens supposés avec le grand banditisme. Guérini-Gaudin, c’est pain-béni pour le Front national qui prospère sur le terrain marseillais, tout comme il fleurit dans la ruralité du Vaucluse et du Gard ou les belles côtes varoises. Certes le FN n’a pas eu Avignon ou Saint-Gilles, ses objectifs prioritaires, mais Beaucaire et Le Pontet auront été plus que des lots de consolations. Sans parler de Fréjus, symbole de cette reconquête varoise après l’épisode controversé de Toulon voici quelques années.

Dans le Sud, le Front est en pleine forme et les socialistes sont anémiés, voire anéantis. Une gauche fragilisée, minée par le clanisme et les affaires, une droite prête à toutes les bassesses, le schéma local est une incroyable aubaine pour le Front national qui n’en oublie pas le grand Sud et une certaine communauté de destin avec l’Italie toute proche. Matteo Salvini, leader de la Ligue du Nord, l’a d’ailleurs confié dans les colonnes du Figaro: «Nous avons décidé d’engager une bataille commune contre les deux plus grands dangers qui nous menacent: l’euro et l’immigration.» Il le dit, il le répète: «Nos idées convergent à 99% avec celles de Marine Le Pen.» Car que l’on se place en France ou en Italie, les problématiques semblent les mêmes; avec une différence, en Italie la parole est beaucoup plus libre. Mais l’alliance des Eurosceptiques est logique tant l’Europe montre ses failles et, surtout, place des pays comme la France, l’Italie ou l’Espagne dans une situation économique intenable.

La désindustrialisation progressive du pays, son incapacité à se réformer, les sombres perspectives de la jeunesse, y compris la plus compétente, sur le marché du travail ne peut que consolider les positions de l’extrême-droite. En tenant meeting à quelques jours du scrutin dans le mal nommé «Palais de l’Europe» de Marseille, Jean-Marie et Marine, sont donc venus main dans la main secouer l’épouvantail de l’immigration. Et tout fonctionne: l’islam religion conquérante, l’immigration de peuplement, la France prise à la gorge par l’Europe... Il est bien délicat de les contredire. Le FN parle vrai. Et c’est bien là le danger.