Le féminisme européen prépare son «printemps rose» en Suède

DSC_0270_L.jpg

Le Parti F! dédié aux femmes progresse au sein d’un pays qui, pourtant, applique l’égalité des genres, mieux que la plupart des autres Etats du continent. Va-t-il faire des émules ailleurs? En Allemagne, en Pologne, en Espagne des militantes voient également la vie en rose. [dropcap]L[/dropcap]e «printemps rose» n’est pas encore éclos en Suède. Mais cela ne saurait tarder. Lors des législatives du 14 septembre dernier, les féministes du Parti F! (pour Feministik Initiativ) sont restées aux portes du Riksdag, le parlement national. Avec 3,7% des suffrages, ils ne leur manquaient que quelques milliers de voix pour atteindre le seuil des 4% et entrer à la diète suédoise.

Cela dit, la progression de ce petit parti créé sans le sou en 2005 est étonnante. Il compte aujourd’hui 21 000 adhérents dans le Royaume. Lors des élections européennes du 25 mai dernier, Feministik Initiativ avait également marqué la campagne grâce à Soraya Post. De père juif allemand et de mère rom, cette grande femme blonde de 57 ans, aux ongles vernis de rose, à la carrure massive et au regard décidé, a suscité une onde de choc en Suède. Forte de 5,3% des voix aux Européennes, elle est la première députée féministe à siéger 1 au Parlement de Bruxelles. Cette victoire historique est doublement symbolique. Pour les femmes. Et pour la communauté rom européenne. Soraya Post, mère de quatre enfants, se veut le fer de lance de cette communauté estimée par la Commission européenne à 10-12 millions de personnes, dont six millions vivant au sein de l’Union. «Je veux que soit créé un poste de Haut représentant spécial aux Roms à Bruxelles. Il faut travailler sur l’accès à l’emploi, au logement, à l’éducation, à la santé. Je veux aussi que la haine anti-Rom soit reconnue comme une forme de racisme à part entière», martèle la députée, fondatrice et ancienne présidente du Réseau international des femmes roms. Soraya Post est venue à la politique sur le tard. Ce n’est pas faute d’avoir été sollicitée par les partis traditionnels — libéraux, sociodémocrates, responsables du Parti de Gauche (ex-communiste) — qui ont tenté des travaux d’approche durant de nombreuses années. «En tant que militante des droits de l’homme, je n’ai jamais voulu appartenir à aucun parti politique car je voulais exercer mon influence à tous les niveaux», confie-t-elle.

Et puis un beau jour d’hiver, l’an passé, elle dit oui aux féministes. «J’ai réfléchi, j’ai lu leur programme, j’ai demandé l’avis de mes enfants, ma famille, ils m’ont dit: «Vasy, essaie!.» À l’époque, Soraya Post vient aussi d’apprendre que son nom figure sur le fichier illégal mis au point par la police suédoise, qui recense plus de 4000 Roms dans le pays. Et elle commençait à en avoir assez de «passer son temps dans les couloirs». En Suède, son élection provoque un raz-de-marée dans la classe politique. En quelques mois, le parti passe de 1000 à 21 000 membres (ndlr: au cinquième rang des partis suédois). Le thème de l’égalité femmes-hommes gagne du terrain dans ce pays paradoxal, à l’image égalitaire, mais où les Suédoises ne gagnent que 86% du salaire des hommes. Les soutiens affluent, parmi lesquels ceux de Benny Anderson, ancien chanteur d’Abba, de Jane Fonda mais aussi celui plus récent, de l’interprète du tube Happy, Pharrell Williams. Des jeunes se lancent alors en politique. Lors de la campagne législative, la quasitotalité des candidats du Parti F! (12% sont des hommes) n’étaient pas des professionnels de la politique. Des foules se sont déplacées pour acclamer Gudrun Schyman, la charismatique leader de Feministik Initiativ, ancienne présidente du Parti de gauche. Dépourvu de toutes subventions publiques et uniquement composé de bénévoles, F! opte pour la transparence et la débrouillardise; il présente aujourd’hui un budget de 160 000 € 2, mais ne possède toujours pas de siège officiel. Pour récolter des fonds, les militants organisent des soirées-débats chez les particuliers. Auprès des jeunes surtout, le succès de ce parti est foudroyant. Le positionnement politique de F! est franchement marqué à gauche; il est favorable au partage égalitaire du congé parental, aux 30 heures hebdomadaires de travail et défend les thèses écologistes et antiracistes. À Malmö, notamment dans le quartier cosmopolite de Möllan (lire ici), il compte de nombreux soutiens. Aux législatives, F! a rassemblé 5,6% des suffrages dans cette grande ville du Sud. Le thème du féminisme fait des émules. Il a été repris l’été dernier pendant la campagne législative par quasiment tous les partis de la scène politique suédoise, jusqu’au libéral Folkpartiet qui a brandi sur ses affiches, le slogan «le féminisme sans le socialisme». Tandis que Soraya Post fait ses premiers pas dans les institutions européennes et délaisse le champ de la politique suédoise, Gudrun Schyman et ses troupes labourent le territoire. En effet, derrière Soraya Post, se profile cette autre figure charismatique: «Gudrun», comme l’appellent affectueusement de nombreux suédois. Cette femme fluette de 66 ans, portant de fines lunettes, est fondatrice et leader de F! «C’est la figure la plus médiatique de la scène politique suédoise actuelle. Une femme très intelligente doublée d’une excellente politique qui porte à elle seule le parti F!», assure Daniel Rydén, journaliste politique au quotidien Sydsvenskan, basé à Malmö. «Il y a en Gudrun quelque chose de Nelson Mandela », s’émeut aussi, les yeux fervents d’admiration, Katerin Mendez, candidate de Feministik Initiativ aux législatives, assistante sociale, novice en politique et mère quadragénaire de deux adolescents.

Il faut dire que dans les années 1980, les Suédois ont grandi avec Gudrun Schyman. «On a tous eu droit à l’école à une vidéo d’accouchement de Gudrun comme document pédagogique. À l’époque, ça m’avait traumatisée », se rappelle Karin Berglund, enseignante de 32 ans et partisane de F!. Et pour cause. On y voit la jeune Schyman, transpirante et en tunique baba cool donner naissance à son premier enfant ! Son mari de l’époque, réalisateur, filme la scène dans sa vérité la plus crue. En 1993, Gudrun Schyman prend la tête du Parti de gauche. Un poste qu’elle conservera dix ans. Sous son règne, le nombre de députés du parti double. Mais en 2003, minée par des problèmes d’alcoolisme, elle est aussi accusée de fraude fiscale. Un crime de lèse-majesté au berceau de la social-démocratie. Débute alors une courte traversée du désert jusqu’à la création de F! qui marque sa renaissance politique. «Le féminisme, c’est comme le saut en hauteur. Personne ne croyait qu’un homme pourrait sauter au-delà de deux mètres. Un jour, un athlète l’a fait. Tout le monde a alors compris que c’était possible», lance-t-elle comme un proverbe.

Cette bête politique est également friande de provocations médiatiques, qu’elle sait bénéfiques sur le long terme. En 2005, elle propose d’introduire une taxe aux seuls hommes pour financer la prise en charge des violences conjugales par l’Etat. En 2010, elle participe à l’émission de télé-réalité «Let’s dance», avant de brûler en public 100 000 couronnes en billets de banque (13 280 francs) pour dénoncer les discriminations salariales entre hommes et femmes. «C’est ce que perdent les femmes à chaque minute dans le système actuel où les salaires sont déterminés en fonction du sexe», déclare-t-elle.

Le duo Gudrun-Soraya est parvenu à bousculer la vie politique suédoise. Y arrivera t-il à l’échelle européenne? A Bruxelles, Soraya Post compte promouvoir «l’égalité pour tout le monde, LGBT, handicapés, Roms...» Petit à petit, l’expérience suédoise sert d’exemple à travers l’Europe. En France, un parti «Féministes pour une Europe solidaire», créé par Caroline de Haas début 2014 a remporté 0,7% des voix aux élections européennes. «C’est une nouvelle vague, veut croire Soraya Post. D’autres partis éclosent. Il y en a en Allemagne, en Pologne, en Espagne. On m’a aussi appelé d’Angleterre l’autre jour, ça monte!» Le jour de son élection, le 25 mai dernier, Soraya confie avoir beaucoup pensé à sa mère. En 1958, enceinte de son troisième enfant, cette femme a été forcée par les pouvoirs publics à l’avortement à son septième mois de grossesse. Soit elle acceptait de se faire stériliser, soit elle perdait la garde de ses deux autres enfants. «Le 25 mai dernier, c’était le jour de la fête des mères, raconte Soraya Post. J’y ai vu un signe. J’ai pleuré de joie.»

 

[su_service title="LAURE DE MATOS" icon="icon: keyboard-o"]

[/su_service] [su_service title="BÉRENGÉRE LE PETIT" icon="icon: camera-retro"]

 


1. Elle fait partie du groupe parlementaire de l’Alliance Progressiste des Socialistes et Démocrates, le deuxième groupe en importance; il réunit les socialistes, les sociaux-démocrates et les démocrates de gauche.

2. 193 000 francs.