Israël, refuge des Juifs français

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La France est devenue la première communauté d’immigration vers l’état hébreu. La montée de l’antisémitisme constitue l’une des principales explications. Mais le phénomène ne se limite pas à l’Hexagone. Il se vérifie dans de nombreux pays d’Europe.

par Brigitte Thévenot / Paris

Il fut un temps béni où un vieux proverbe yiddish disait «Gliklekh vi got in Frankraych», autrement dit, «Heureux comme un Juif en France»... Cette époque semble bel et bien révolue. Ces derniers temps, les Juifs de France, première communauté d’Europe, quittent l’Hexagone en nombre pour ne pas dire en masse. 2014 n’est pas encore terminée qu’elle s’annonce déjà comme une année record en la matière: selon l’Agence juive de France qui assiste les olim, candidats à l’Alyah, — «la Montée» en hébreu —, ils sont 4566 à avoir quitté la France pour Israël durant les huit premiers mois de cette année, constituant ainsi la première communauté d’immigration vers Israël, devant les immigrations russe et même américaine, où la communauté juive est pourtant dix fois plus importante qu’en France. Et là encore, c’est une première. Même l’Ukraine — pays en état de guerre et qui ne fut jamais un havre de paix pour ses Juifs — fait moins bien avec 3252 de ses ressortissants récemment émigrés vers la Terre promise...

Dès 2013 pourtant, tous les indicateurs étaient au rouge: 3288 nouveaux départs spontanés, une augmentation de 60% par rapport aux années précédentes et des actes d’antisémitisme caractérisé sur le sol français: le terrifiant assassinat d’Ilan Halimi d’abord, en janvier 2006, par le bien nommé «gang des barbares» de Youssouf Fofana; l’affaire Merah ensuite (mars 2012) qui assassine à son tour, de sang froid, à Montauban puis à l’école juive Ozar Hatorah de Toulouse, sept personnes dont trois enfants. Les réseaux sociaux s’en emparent, certains lui cherchent des excuses, d’autres revendiquent ouvertement ces actes. La haine se tisse sur la toile et révèle une violence latente inouïe qui s’exprimera très clairement dans les rues de Paris en juillet dernier aux cris de «les Juifs dehors», «morts aux Juifs» ou encore «Israël assassin» au nez et à la barbe des forces de l’ordre.

Les Juifs de France — et avec eux, ceux d’Europe — sont victimes depuis des années, partout sur le continent, d’un renouveau de l’antisémitisme qui s’exprime et se lâche aujourd’hui sans complexe, des réseaux sociaux à la rue. Les responsables des communautés juives d’Europe tirent depuis des années la sonnette d’alarme devant les agressions qui se multiplient et les départs vers Israël, le Canada ou les états-Unis. En vain. L’une des haines les plus anciennes au monde s’épanouit à nouveau, septante ans après le génocide qui a failli anéantir la totalité des Juifs d’Europe.

A French Jew stands outside the Paris courthouse Wednesday April 29, 2009 during the trial of Youssouf Fofana, 28-year-old presumed leader of a group of 10 young women and 17 young men. Fofana, charged with participating in the torture and killing of a young French Jew took his seat in juvenile court Wednesday with the defiant declaration, "Allah will be victorious." The 23-year-old victim, Ilan Halimi was found naked, handcuffed and covered with burn marks near railroad tracks in 2006. (AP Photo/Thibault Camus)

Comment s’étonner dès lors qu’ils quittent les pays qui les ont vu naître? Ils partent donc, comme Chantal convaincue que «si demain les Juifs sont à nouveau persécutés comme dans les années noires, ce sera Israël qui nous sauvera et non pas la France». Et pourtant, ce pays a une histoire particulière, ancienne, riche et forte avec ses Juifs qui constituent la première communauté d’Europe, la troisième au monde après Israël et les états-Unis.

Même les alertes permanentes et les milliers de roquettes tirées de Gaza cet été n’auront eu raison de cet exode massif: 430 olim (immigrants) atterrissaient durant la seule journée du 17 juillet dernier à l’aéroport Ben Gourion de Tel Aviv. Parmi eux, 18 bébés et près de 200 enfants et adolescents. Aucun de ces nouveaux citoyens israéliens n’a voulu annuler son voyage malgré la situation de guerre que vivait alors Israël. Après la traditionnelle cérémonie d’accueil, direction Ashdod ou Ashkelon pour les uns, Tel Aviv, Netanya ou Jérusalem pour d’autres. Et pour tous, le début d’une nouvelle vie sous les alertes aériennes et les roquettes, dans un nouveau pays, «le pays des Juifs».

[su_pullquote]LE PROFIL DES NOUVEAUX ÉMIGRANTS FRANÇAIS[/su_pullquote]

Le profil sociologique des olims français s’est aussi considérablement modifié en peu de temps. Auparavant, les nouveaux arrivants étaient majoritairement des jeunes venus faire leurs études dans les très renommées universités israéliennes et accomplir leur service militaire par sentiment de devoir, ou des personnes âgées qui optaient pour une retraite au soleil toute l’année. Aujourd’hui, le phénomène touche essentiellement des familles avec enfants, des hommes et femmes établis professionnellement mais qui choisissent de tout recommencer, ailleurs, en dépit des difficultés.

Pourtant, en 2007 encore, la balance des flux migratoires en Israël était pour la première fois depuis vingt ans déficitaire. Mais, dès les années 2000, ce flux est redevenu positif et le phénomène a pris aujourd’hui une telle ampleur qu’il interpelle au plus haut niveau des deux états de manière diamétralement opposée. Quand le chef du gouvernement israélien Benjamin Netanyahu, tout sourire, invite les Juifs de France à «venir dans son pays», le président français François Hollande, rétorque que «la place des Juifs de France, c’est d’être en France». à l’occasion du récent Nouvel An juif, le premier ministre Manuel Valls déclarait à son tour devant plus d’un millier de représentants de la communauté, à la Grande Synagogue de Paris, qu’«être Juif, être Français, être Français et Juif, ce sont des identités indissociables. Nous n’accepterons pas l’antisémitisme.» Serait-ce déjà trop tard?

Les raisons de ce nouvel exode sont essentiellement de trois ordres. La crise économique pousse certains à aller voir ailleurs ce que l’on fait de mieux. à cet égard, le dynamisme du petit état hébreu suscite intérêt et curiosité, malgré une géopolitique complexe et explosive. Avec une croissance de près de 3,4% en 2013 et un taux de chômage relativement modéré (autour de 6%) Israël ne manque pas d’attrait, d’autant plus que l’état soigne bien ses nouveaux citoyens: cours d’hébreu intensifs, études supérieures gratuites pour les enfants, aides au logement, réduction d’impôts, aides financières diverses... Seul un sur cinq de ces nouveaux migrants ne s’acclimatera pas et reviendra en France. Deuxième paramètre, la motivation sioniste qui reste un élément déterminant pour beaucoup. Cette tendance a été récemment encouragée et renforcée par l’actualisation de la loi du 5 juillet 1950 qui autorisait tout juif à venir s’installer en Israël en tant qu’immigrant et qui vient d’être élargie à toute personne née de père juif ¹ et même à tout ceux pouvant justifier d’une ascendance juive sur trois générations.

[su_pullquote]MÊME EN SCANDINAVIE ET AUX PAYS-BAS[/su_pullquote]

Mais la cause principale de cet exode des Juifs de France — comme ceux de Belgique, de Norvège, de Suède, de Hongrie ou encore du Danemark — réside dans la nouvelle montée de l’antisémitisme dans ces pays et plus largement en Europe. Il y a quarante ans, la ville de Malmö, en Suède, comptait 6000 habitants juifs. Aujourd’hui, la moitié d’entre eux sont partis, suite aux harcèlements physiques et verbaux répétés, aux profanations de leurs cimetières, aux intimidations de toutes sortes, autant d’agressions qui sont souvent le fait de jeunes musulmans qui entendent manifester ainsi leur opposition à Israël sur fond de conflit israélo-palestinien.

Idem aux Pays-Bas, où l’on a noté ces dernières années de nombreuses agressions physiques graves et répétées contre des membres de la communauté juive. Au point que certains politiciens, tel l’ancien commissaire européen Frits Bolkestein, se sont sentis autorisés, en décembre 2010, à conseiller aux «Juifs conscients de partir de leur plein gré puisqu’il n’y avait plus d’avenir possible pour eux aux Pays-Bas» et qu’ils pouvaient immigrer en Israël ou aux états-Unis... Des propos qui avaient suscité une forte polémique jusqu’au Parlement néerlandais et furent à l’origine d’un échange avec Geert Wilders, leader de l’extrême droite hollandaise, qui lui rétorqua que «ce ne n’étaient pas les Juifs, mais les Marocains coupables d’antisémitisme qui devaient quitter le pays». En Grande-Bretagne, on estimait la communauté juive à environ 340 000 membres au début des années 1990. Ils seraient environ 100 000 de moins aujourd’hui.

L’enquête menée en 2013 par le Centre sur l’Holocauste d’Oslo en Norvège est fort intéressante quant aux éventuelles motivations de cet antisémitisme. Selon ses données, 26% des Norvégiens pensaient que «les Juifs se considéraient supérieurs aux autres». La même proportion estimait que les Juifs instrumentalisaient la mémoire de l’Holocauste pour en retirer des avantages; 12% pensaient que les Juifs étaient responsables de leur propre persécution. Et environ 10% souhaitaient ne pas avoir un ami ou un voisin juif. Une éventualité qui s’est encore raréfiée cet été avec près de mille nouveaux départs d’Oslo vers Israël.

New Jewish immigrant from U.S. arrive at the Ben Gurion airport near Tel Aviv, Israel, Tuesday, Aug. 14, 2012. A total of 350 immigrants arrived on the flight from the U.S. Tuesday, and were welcomed by Israel's Prime Minister Benjamin Netanyahu in a ceremony at the airport. Over 100 of the new immigrants are expected to join the Israel Defense Forces in the upcoming month. (AP Photo/Oded Balilty)

[su_pullquote]INQUIÉTUDE EN BELGIQUE[/su_pullquote]

Le 24 mai dernier, l’attentat du Musée Juif de Bruxelles a causé la mort de quatre personnes. Comme après l’affaire Merah en France, on a constaté une augmentation des agressions antisémites dans les semaines qui ont suivi. Maurice Sosnowski préside le Comité de coordination des organisations juives de Belgique. Pour lui, «la situation s’est considérablement détériorée en cinq ans. La moitié des Juifs d’Anvers est partie et la moitié de ceux de Bruxelles aussi».

En cause, selon lui, pêle-mêle, «la passivité des autorités face aux agressions antisémites, une forte poussée des partis d’extrême droite (le Vlaams Belang à Anvers notamment qui compterait des électeurs juifs dans ses rangs pour son islamophobie affichée: ndlr) au passé parfois plus que sulfureux, la difficulté à organiser des rencontres constructives entre les communautés juive et musulmane, malgré de bonnes volontés évidentes» qui ne suffisent pas à apaiser les tensions. Aussi incroyable que cela puisse paraître, aucune école, aucun centre culturel, aucun lieu de culte juif ne fait l’objet d’une protection de l’État en Belgique. Une demande de subvention est en cours, toujours sans réponse pour le moment.

Fils de déporté, Maurice Sosnowski a bien réussi sa vie en Belgique. C’est un médecin brillant et renommé qui consacre beaucoup de son temps à sa communauté mais aussi aux enfants de l’hôpital de Ramallah (en Palestine) atteints de leucémies pour lesquels il collecte des fonds. Il se dit aujourd’hui inquiet car malgré les prises de position nette et claire, rien ne change: «Je suis bien reçu partout mais je n’obtiens rien ou pas grand chose. Il faudrait multiplier les efforts pédagogiques auprès des enfants.

Il y a trois ans, en Flandre, une étude sur l’antisémitisme menée auprès d’adolescents dévoilait que 55% des jeunes d’origine musulmane se déclaraient antisémites. Mais aussi 38% des jeunes chrétiens, soit plus d’un tiers des jeunes sondés, il y a là aussi une résurgence. Ils ont un regard totalement déséquilibré sur la guerre au Proche-Orient. Il faudrait aussi conduire sur internet la même guerre contre l’antisémitisme que l’on a menée contre la pédomanie. C’est un sentiment d’impuissance qui domine aujourd’hui nos sociétés, probablement parce que l’on est allé trop loin.»

Au printemps dernier, vingt-sept familles juives ont quitté Toulouse, suivies quelques mois plus tard par quinze autres. Une véritable hémorragie pour la «Ville rose» qui comptait autrefois une communauté de plus de 20 000 âmes. Pour eux, sans doute, l’affaire Merah a été l’affaire de trop. La grande majorité des Juifs français restent néanmoins en France et se sentent toujours profondément et pleinement français. Venus au siècle dernier d’Europe de l’Est ou plus récemment d’Afrique du Nord, ils se sont parfaitement intégrés à la société française et ont contribué à l’écriture des plus belles pages de ses lettres de noblesse.

Ils sont aujourd’hui 84% à estimer que «le statut des Juifs de France a fait l’objet d’une dégradation suite au changement démographique survenu en France ces dernières décennies» et 69% à se montrer pessimistes pour l’avenir de leur communauté en France. «Vous savez, me confie Maurice Sosnowski, le Juif est comme le canari dans la mine. Il est le premier à sentir que la mine va s’écrouler. Le plus terrible pour moi, c’est de voir que septante ans après la Shoah, la question se pose à nouveau. Et ça, je ne l’aurais jamais imaginé.»


¹ Est Juif, celui qui est né d’une mère juive.