L’antisémitisme, symptôme d’une société malade

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[dropcap]L[/dropcap]es Juifs de France n’ont jamais été aussi nombreux à quitter leur pays pour s’expatrier en Israël. En Belgique, il en va de même. Certes, ces deux pays ont été particulièrement touchés par des assassinats commis contre des Juifs, uniquement parce qu’ils étaient juifs. Mais cette tendance s’observe aussi dans d’autres pays qui n’ont pas connu une telle barbarie, comme les Pays-Bas et la Suède. Pour l’instant, la Suisse semble épargnée, mais pour combien de temps encore? Un travail remarquable a été mené en France par le laboratoire d’idées libéral Fondapol (Fondation pour l’innovation politique) et l’institut de sondage IFOP sur le poids des idées antisémites au sein de la population française. Les frontières étant poreuses, les autres pays européens feraient bien de tirer leçons de ces enquêtes.

Aujourd’hui, l’antisémitisme puise à plusieurs sources empoisonnées, à savoir l’extrême droite, l’intégrisme mu-sulman et, dans une moindre mesure, une partie de la gauche radicale, comme le montrent les enquêtes françaises IFOP-Fondapol auprès des proches du Front de Gauche. Il s’exprime principalement grâce aux réseaux sociaux. Mais ceux-ci ne sont que l’accélérateur de ce processus délétère; ils ne l’ont pas créé.

Autre élément à retenir de ces travaux, «le racisme, la xénophobie et l’antisémitisme sont des opinions liées entre elles, qui se génèrent et se renforcent mutuellement», comme l’explique Dominique Reynié, directeur général de Fondapol. Cela dit, le mot «opinion» ne convient pour qualifier ce qui ne relève que de la haine. L’opinion suppose une argumentation réfléchie. La haine est une réaction brute, sourde à toute réflexion.

Ces trois types de haine apparaissent en temps de crise, chaque fois sous des formes différentes. Ils sont aussi efficaces pour surmonter les difficultés du moment que le réflexe de la tortue qui rentre la tête dans sa carapace devant les chenilles d’un char d’assaut. Mais en de telles circonstances, les discours de la raison se perdent dans le brouhaha des angoisses sociales. Si elles sont liées, ces trois catégories n’en sont pas moins de nature différente. La xénophobie s’exerce contre ceux qui n’ont pas le même passeport que celui du xénophobe.

C’est l’électeur genevois du MCG qui râle parce que les automobilistes frontaliers provoquent des bouchons. Le racisme, lui, s’attaque à celui qui est visiblement autre, qui le prend comme un écran sur lequel il va projeter ses peurs et ses frustrations. Avec l’antisémitisme, cette immédiateté ne fonctionne plus. Les Juifs ont le même passeport et, malgré les caricatures antisémites, ne sont pas «visiblement autres».

Le régime nazi s’était efforcé de développer maintes techniques pour tenter de distinguer physiquement le Juif d’un Aryen, en vain. À la haine de l’autre, l’antisémitisme ajoute donc la haine de soi. Lorsque les nazis ont entrepris leur œuvre de destruction, ils ont amputé l’Allemagne et l’Autriche de leurs écrivains, artistes et scientifiques juifs qui avaient fait la gloire de l’espace germanique. L’antisémitisme est à la fois une agression et une automutilation, un crime et un suicide.

En cela, aujourd’hui comme hier, il reste le symptôme d’une société malade, d’une société qui a peur des autres et surtout d’elle-même. Un Juif nommé Jésus avait donné ce commandement à chacun de ses disciples: «Tu aimeras ton prochain comme toi-même.» Une société qui éprouvera plus de sentiments positifs envers elle-même sera mieux à même de rejeter l’antisémitisme dans les égouts de l’Histoire.


Éditorial paru dans l’édition de décembre 2014.