Les Juifs en Suisse, entre calme et préoccupations

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Ils sont peu nombreux à s’expatrier en Israël et, dans la plupart des cas, font la navette entre Israël et la Confédération. Si les actes violents sont rares en Suisse romande, la parole antisémite se libère sur la Toile qui ne pas connaît pas de frontière et dont les contrôles restent peu efficaces.

Mis en ligne le 6 décembre 2014 à 16h21

[dropcap]C[/dropcap]ombien de Juifs suisses s’expatrient-ils vers Israël? Leur nombre est restreint — 18000 personnes environ —et les expatriations demeurent limitées. Selon l’Agence Juive, depuis 2000, entre 60 et 120 Juifs de nationalité suisse émigrent en Israël, chaque année. En 2013, ils étaient 97 à faire leur alya et 26, entre janvier et mars 2014 (chiffres les plus récents). Selon l’Ambassade d’Israël à Berne, 14000 Suisses résident en Israël (8 120 300 habitants). La plupart d’entre eux possèdent la double nationalité.

«Cette expatriation est donc surtout le fait des double-nationaux», ajoute Rod C. Couto, attaché de presse à l’ambassade israélienne en Suisse, qui poursuit: «De plus, un grand nombre de ceux qui s’installent en Israël ne coupent pas les ponts avec la Suisse et font la navette entre les deux pays, par exemple entre Tel Aviv et Zurich ou Jérusalem et Genève. Ce n’est pas en raison d’un climat social qui leur serait hostile qu’ils vont en Israël mais surtout pour des motifs économiques. Les conditions fiscales sont très intéressantes pour les créateurs d’entreprises en Israël ¹ De plus, les économies suisse et israélienne — cette dernière étant tournée vers les hautes technologies — sont tout à fait complémentaires.»

«Il ne faut pas négliger le ‘bruit de fond’ européen, souvent chargé d’antisémitisme, qui peut inquiéter les Juifs suisses», nuance Johanne Gurfinkiel, secrétaire général de la CICAD ². Cet organisme publie un rapport annuel sur la situation de l’antisémitisme en Suisse romande. Chaque acte antisémite est répertorié dans la base de données de la CICAD, puis analysé, après avoir été contrôlé. La Coordination a également mis en place un système de veille sur la Toile et observe particulièrement les sites internet des principaux médias romands diffusant les commentaires que leurs lecteurs émettent sur l’actualité.

Le rapport de la CICAD distingue trois types d’actes antisémites: – Les actes graves: atteintes à l’intégrité des gens et des biens (agressions, harcèlements, bousculades, menaces ciblées, désacralisation ou profanation, incendies ou destruction de bâtiments, intrusions...); – Les actes sérieux: atteintes non physiques aux personnes et aux biens (typiquement courriers, insultes, injures ou graffitis ciblés); – Les actes préoccupants et indicateurs: graffitis non ciblés, les propos antisémites divers, y compris ceux disséminés sur internet.

Pour 2014, les statistiques ne sont pas encore connues. Le rapport 2013 avait dressé un bilan contrasté. Point positif: cette année-là, aucun acte grave n’a été enregistré dans les cantons romands; il y en avait un seul en 2012 et cinq — chiffre le plus élevé depuis 2004 — en 2011.

[su_pullquote]DIEUDONNÉ ET LES ANTISÉMITES DE LA TOILE[/su_pullquote]

En revanche les actes sérieux ont connu une augmentation constante depuis 2010. Quant aux actes préoccupants, après une baisse en 2012, ils ont repris l’ascenseur et, avec 140 actes de cette catégorie, ont culminé à un niveau jamais enregistré, relève le rapport 2013 de la CICAD. Ce triste score est à mettre au passif des commentaires diffusés sur internet, notamment par les sites des médias romands: «Force est ainsi de constater que les mesures prises par les différentes rédactions concernés — que nous saluions en 2012 — ne sont pas suffisantes pour endiguer la vague de commentaires auxquels nous devons faire face chaque année», lit-on dans ce rapport.

En 2013, les actes préoccupants avaient connu trois pics en janvier (18 cas), en mai (23) et en décembre (33). Le premier est sans doute à mettre en relation avec la Journée internationale de commémoration de la Shoah qui provoque régulièrement des réactions chez les négationnistes. Le deuxième est relatif à un événement uniquement suisse, à savoir les excuses présentées par le président blochérien de la Confédération Ueli Maurer aux communautés juives de Suisse; il avait «oublié» de mentionner les aspects sombres de la politique suisse durant la Seconde Guerre mondiale; ces excuses avaient suscité un regain d’antisémitisme sur la Toile.

Le troisième pic est un écho en Suisse romande de la polémique provoquée en France par les spectacles du sinistre Dieudonné et du bras-de-fer qui s’était alors instauré entre cet individu et le premier ministre Manuel Valls. Quelques «quenelles» — ce signe qui associe le bras d’honneur au salut fasciste — avaient été photographiées devant la Grande Synagogue de Genève (Beth Yaakov à Plainpalais) et la Banque Rotschild à Genève.

[su_pullquote align="right"]ET REVOILÀ LE COMPLOT JUDÉO-MAÇONNIQUE![/su_pullquote]

Que ce soit en France, en Suisse et ailleurs dans le monde, la parole antisémite se libère sur internet. L’anonymat des commentaires — qui sont «signés» d’un pseudonyme la plupart du temps — et la traçabilité malaisée à organiser sur la Toile expliquent que ce truchement soit particulièrement prisé par la faune antisémite. Les réseaux sociaux (Facebook, Twitter) ou de partage vidéo (YouTube) figurent parmi les vecteurs les plus utilisés pour colporter la parole antisémite. Le rapport souligne notamment le flou juridique qui entoure le statut des comptes de ces réseaux. Les réactions hostiles aux Juifs s’enflamment quasi systématiquement à chaque épisode saillant du conflit israélo-palestinien. Et l’antisionisme devient souvent le faux-nez de l’antisémitisme.

Le rapport de la CICAD vise aussi les groupuscules d’extrême droite tels le Parti nationaliste suisse et Genève Non Conforme, ainsi que les milieux de l’intégrisme catholique dont un site, Eschaton, fourmille de textes hostiles au judaïsme et à l’«oligarchie talmudo-maçonnique». Ainsi, le vieux complot judéo-maçonnique — né dans les milieux de la droite catholique française au XIXe siècle et utilisé au XXe siècle par Mussolini et Hitler — revient-il sur le tapis médiatique. L’extrême droite européenne le réanime, comme l’a démontré la manif antimaçonnique organisée en mai 2013 par des groupes opposés au mariage gay. De même, la Charte du Hamas en fait ses choux gras. Le complot judéo-maçonnique reprend-du service. Avant de répandre ses sévices?


¹ Les nouveaux immigrants ou ceux qui reviennent résider en Israël bénéficient d’une exonération de dix ans de l’impôt israélien sur les actifs étrangers et sur les revenus générés à l’étranger y compris les salaires étrangers et les revenus passifs (intérêts, dividendes, redevances et revenus de location). Source: Bethel Finance.

² Coordination intercommunautaire contre l’antisémitisme et la diffamation (CICAD).

PolitiqueJean-Noël Cuénod