Le combat pour la qualité des médias perd son chef de file

Fondateur des Annales de la Qualité des médias en Suisse, Kurt Imhof nous a quittés le 1 mars 2015. Le sociologue zurichois liait indissolublement journalisme et démocratie.

Par Fabio Lo Verso
Publié le 1 avril 2015

Inaugurer une chronique sur l’avenir du journalisme de qualité¹ par la disparition de l’un de ces plus combatifs promoteurs? Le professeur zurichois Kurt Imhof, décédé le 1er mars 2015, à l’âge de 59 ans, aurait lui-même trouvé cette idée saugrenue. Mais il aurait laissé éclater son légendaire rire sardonique. Kurt Imhof ne cachait jamais son plaisir de pointer les paradoxes. Mais aussi son déplaisir.

Le sociologue constatait, avec dépit, que le niveau de la presse baissait, en même temps que la mauvaise qualité était récompensée économiquement. Il était tourmenté par ces journaux (gratuits) et sites à sensation qui détournent l’argent des annonceurs de la presse de qualité. Un paradoxe, indigeste celui-ci, pour cet universitaire qui avait fondé les Annales de la Qualité des médias en Suisse. Depuis 2010, il livrait les résultats de cette étude avec ce voile d’amertume que ses plus proches collaborateurs ont vu s’accentuer au fil des ans ². Pas de qualité de la démocratie sans journalisme de qualité, un binôme indissociable pour Kurt Imhof.

Kurt Imhof / DR

Kurt Imhof / DR

Le génie du Zurichois a été de casser le monopole des groupes de presse sur le concept de qualité. Avant la création des Annales, les médias avaient instauré un régime d’autoproclamation, sans contrepouvoir. Ils s’attribuaient le label «qualité» sur le seul critère de l’audience. Grand public égale grande qualité? Une équation trompeuse, selon l’équipe de chercheurs ³ dirigée par Kurt Imhof. La formule est amputée d’un élément essentiel: la fonction démocratique des médias.

Faire du journalisme en démocratie, c’est traquer la dialectique du mensonge et l’infiltration du sophisme dans le débat public, ne pas céder à la fascination de la polémique qui débouche sur le rien du nihilisme. C’est débusquer les postures intéressées, dénoncer la marginalisation des minorités, donner la parole aux sans-voix, prêter l’oreille à celles et à ceux qui n’ont ni événement à promouvoir ni fortune à étaler, mais qui ont des histoires vraies et humaines à raconter. Faire du journalisme en démocratie, c’est critiquer les dogmes et les idéologies qui séparent les humains. C’est jouer un rôle d’intégration, non d’isolement.

Parce qu’il a osé mesurer, et évaluer, ces missions démocratiques dans la pratique du journalisme, Kurt Imhof s’est attiré les foudres des éditeurs de presse attachés à une idée futile ou marchande de ce noble métier. Notamment en Suisse romande, où son décès n’a pas suscité les vibrants hommages qui lui ont été rendus dans les médias alémaniques.

L’intérêt du modèle d’évaluation de la qualité, mis au point par Kurt Imhof, c'est qu'il utilise les critères adoptés par les journalistes eux-mêmes: pertinence, vérification des sources, mise en perspective, etc. Piquée au vif, la profession romande lui a, dès le début, réservé un accueil composé de condescendance polie et... de tirs de bazooka. Signe de la nervosité des rédactions en proie à une profonde crise existentielle.

C’est un tableau de plus en plus sombre que le sociologue zurichois dévoilait chaque année sur la situation des médias en Suisse. «La démocratie est en danger!» s’exclamait-il en octobre 2014, lors de la présentation de la cinquième édition de ses Annales. La dernière sous sa direction. écrasées sous le poids de la crise, les rédactions disparaissent. L’héritage de Kurt Imhof reste. Et c’est un bien précieux pour la poursuite du débat sur l’avenir du journalisme.

¹ Intitulée Chroniques de la Nouvelle Presse, cette nouvelle rubrique est consacrée aux modèles innovants et aux expériences de renouveau ou de sauvegarde des pratiques du journalisme de qualité.

² L’auteur de cette chronique siège, depuis octobre 2013, dans le Conseil de fondation de la Stiftung Öffentlichkeit und Gesellschaft, où Kurt Imhof occupait la charge de président. La fondation finance les Annales de la Qualité des médias en Suisse.

³ Équipe opérant au sein du Forschungsinstitut Öffentlichkeit und Gesellschaft, un institut de recherche rattaché à l’Université de Zurich.


Fabio Lo Verso
Directeur de la publication

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