La victoire de Jeremy Corbyn fait bouger les «lignes rouges»

 Jeremy Corbyn © DR

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À 66 ans, Jeremy Corbyn prend la tête du parti travailliste britannique qu’il veut plus à gauche. À 74 ans, le socialiste américain Bernie Sanders marque des points lors des primaires démocrates en vue de la prochaine présidentielle. Un vent nouveau souffle sur la social-démocratie.

 

William Irigoyen
12 septembre 2015

Les instituts de sondage britanniques ne se sont pas trompés. Ils avaient prédit une victoire de Jeremy Corbyn à la primaire travailliste. Le député d’Islington-Nord, dans la banlieue de Londres, a été élu comme prévu aujourd’hui, samedi 12 septembre, au premier tour avec 59,5% des suffrages. Il s’installe donc dans le fauteuil laissé vacant par Ed Miliband après sa défaite, lors des dernières législatives en mai, face à David Cameron. Tony Blair, ancien premier Ministre et théoricien du New Labour, peut désormais manger le chapeau qu’il ne porte pas, lui qui n’a cessé durant cette campagne interne de tirer à vue sur Jeremy Corbyn, incarnation à ses yeux d’un socialisme éculé, passéiste et donc suicidaire pour le parti. L’ancien locataire du 10 Downing Street voit-il juste? Réponse lors des législatives de 2020.

Si la Grande-Bretagne est parfois qualifiée, de façon ironique, de «51e État américain», alors il y a fort à parier que ce scrutin travailliste sera regardé à la loupe outre-Atlantique. L’an prochain aux États-Unis, les électeurs démocrates sont appelés à désigner la tête de leur parti, l’objectif étant de trouver un successeur à Barack Obama après son départ de la Maison Blanche. Si, pour l’instant, Hillary Clinton fait la course en tête, elle est de plus en plus talonnée par Bernie Sanders, premier sénateur à se déclarer «socialiste». Huit ans séparent l’homme politique du Vermont et son confrère britannique. Tous deux sont présentés comme représentant «l’aile gauche» de leur mouvement. Tous deux, à en croire certains éditorialistes, seraient mentalement restés dans les schémas idéologiques des années 1970. Pour le vérifier, il n’est pas inutile de jeter un coup d’œil aux programmes de ces deux «gauchistes».

Dans le domaine économique, Jeremy Corbyn veut en finir avec l’austérité, imposer davantage les hauts revenus, offrir une meilleure protection aux allocataires de prestations sociales, réprimer l’évasion fiscale, plafonner les salaires des grands patrons, nationaliser la banque royale d’Ecosse, développer l’apprentissage. Il souhaite que le chemin de fer et les entreprises énergétiques soient mis sous tutelle de l’État. À l’international, le nouveau patron du Labour veut favoriser une approche politique et non plus militaire des dossiers. Il milite pour une sortie de l’OTAN et s’oppose à des raids aériens contre Daech en Irak et en Syrie. Il est favorable au maintien de son pays dans l’UE mais réclame une «meilleure Europe». Il refuse de consacrer plus de 2 % du PIB à la Défense, se prononce pour la fin du système de missile nucléaire Trident. Il réclame la création d’une éducation nationale britannique, promet d’accorder une plus grande place aux femmes dans son cabinet fantôme (shadow cabinet) et ne s’engagera pas, lui le républicain convaincu, dans une lutte sans merci contre la monarchie.

LE «COUSIN D’AMÉRIQUE»

Bernie Sanders, son «cousin d’Amérique», avance une feuille de route en douze points. D’abord, lance-t-il, il faut reconstruire des infrastructures (routes, ponts, aéroports, voies ferrées, écoles) actuellement en ruines faute d’investissements. La faute, selon lui, à la guerre en Irak qui aurait coûté 3 000 milliards de dollars. Le candidat démocrate milite pour que son pays soit exemplaire dans le dossier climatique, plaide pour le développement des énergies renouvelables.

Dans son programme, on peut aussi lire qu’il souhaite développer de nouveaux modèles économiques capables de favoriser la création d’emplois et augmenter la productivité. Dans le même temps, il appelle au renforcement du rôle des syndicats, à un salaire minimum de 7,25 $ l’heure. «Il ne devrait y avoir aucun pauvre parmi ceux qui travaillent 40 heures par semaine», est-il écrit dans sa «profession de foi». Il se prononce pour l’égalité salariale entre hommes et femmes, veut que les études supérieures soient moins onéreuses et que la finance soit au service de l’homme. Enfin, il souhaite la généralisation de la couverture médicale et une vraie réforme fiscale.

Les semaines, les mois qui viennent permettront de dire comment et avec quel argent ces ambitieux programmes, si toutefois ils sont appliqués un jour, deviendront réalité. Car, pour l’instant, il y a encore loin des promesses à leur application. En tout cas, ce qui saute d’emblée aux yeux, c’est le contraste entre cette philosophie et celle, ces dernières années, des thuriféraires de la fameuse «Troisième voie» qui, pendant des années, ont voulu rompre avec cette vision jugée trop étatique, voire étatiste ou interventionniste. L’histoire politique serait-elle un éternel recommencement?

Que l’on soit d’accord ou non avec ces mesures n’empêche pas de souligner qu’un vent nouveau souffle en ce moment sur la gauche. Une gauche très souvent désemparée de ce côté-ci de l’Atlantique, par le discours social-libéral de ses leaders, par une gestion de plus en plus rose pale qui gouverne ou a gouverné en France, en Italie, en Espagne, en Grèce... Est-ce que cette «gauchisation» constitue l’assurance d’une victoire dans les urnes pour tous ceux qui se réclament du progressisme?

En politique, il faut se garder de tout jugement hâtif. Il faut laisser du temps au temps, écrivait Cervantès, phrase célèbre attribuée souvent par erreur à l’ancien président français François Mitterrand. Lequel avait pris les commandes du PS par la gauche avant de tellement le recentrer que ce dernier ne sait plus aujourd’hui à quel saint laïc se vouer.

 
PolitiqueWilliam Irigoyen