Quel avenir pour les gares en ville? Le livre qui marque un tournant

Max Jacot vu par @ Charlotte Julie / Genève, 1 octobre 2015

Max Jacot vu par @ Charlotte Julie / Genève, 1 octobre 2015

 

Face à la hausse exponentielle du nombre d’utilisateurs, faut-il agrandir les gares en surface ou sous terre? L’ouvrage «Je veux des quartiers», retraçant la mobilisation du quartier des Grottes à Genève, rappelle la montée en puissance des habitants dans les projets d’urbanisation ferroviaire.

 

Lucy Isler
4 octobre 2015

Zurich a inauguré sa nouvelle gare souterraine en juin 2014. Genève et Lausanne devront attendre 2030 pour réaliser leurs projets d’agrandissement. Berne et Lucerne, 2025. La métamorphose des grandes gares se poursuit en Suisse où le trafic des voyageurs va doubler d’ici une quinzaine d’années. «Agrandir les gares, oui, mais avec la population!» Le mot d’ordre du Collectif 500 a retenti, jeudi 1er octobre 2015, à la librairie du Boulevard à Genève, où s’est tenue une lecture publique de l’ouvrage «Je veux des quartiers», de Max et Adèle Jacot, paru au printemps chez Slatkine.

Le livre retrace en images l’histoire de mobilisation qui a empêché la démolition pure et simple de la partie sud des Grottes. Souvenez-vous. En automne 2011, les habitants de ce quartier situé derrière la gare de Cornavin s’opposent à l’agrandissement planifié par les Chemins de fer fédéraux (CFF): un chantier impliquant la disparition de centaines de logements et une refonte modernisée de l’espace tout comme des futures habitations. Autant que leurs habitations, c’est «l’esprit populaire du quartier» que les résidents s’inquiètent de voir disparaître. Un esprit «très fort aux Grottes», explique Max Jacot, habitant depuis vingt ans.

«Il y a des lieux qui nous appartiennent», s’exclame le comédien Laurent Sandoz, lisant un passage du livre devant le public réuni dans la librairie autogérée de la rue de Carouge. Les mots résonnent comme dans une salle de théâtre, solennels et appuyés, faisant éclater l’histoire, avant tout humaine, de la contestation du Collectif 500. L’histoire d’une préoccupation collective pour «la survie du ‘nous’ et de l’histoire de ce vieux quartier». Le Collectif 500, composé de 80 personnes, est fondé le 21 novembre 2011. Pourquoi ce nom? Car, à première vue, les initiateurs du mouvements des Grottes estimaient à 500 le nombre de logements à sauver. Un chiffre tombé plus tard à 385, une fois les plans reçus et analysés. Les rassemblements, actions et dialogues du groupe se multiplient. Un habitant des Grottes établit alros un plan en sous-sol comme alternative à la nouvelle gare en surface.

Proposé au CFF, il est pourtant jugé trop onéreux par rapport à l’extension des quais sur terre. Le Collectif lance alors une initiative cantonale intitulée «Cornavin: Pour une extension souterraine de la gare»: 16 285 signatures sont déposées le 1er juillet 2013. Avec un mois d’avance. Le 13 mars 2015, le Grand Conseil genevois accepte l’initiative, modifiant la loi cantonale sur le réseau des transports publics. Désormais, elle inclut l’article 5bis: «L’État prend toutes les mesures relevant de sa compétence pour favoriser l’agrandissement de la gare de Cornavin dans une variante souterraine.» Fin juin 2015, un accord est trouvé entre la Confédération, Genève et les CFF. Les travaux, estimés à 1,6 milliard, devraient commencer en 2024 et s’achever en 2030.

 
Le comédien Laurent Sandoz lit un passage du livre «Je veux des quartiers», co-signé par Max Jacot (au centre) et sa fille Adèle. @ Charlotte Julie / Genève, 1 octobre 2015

Le comédien Laurent Sandoz lit un passage du livre «Je veux des quartiers», co-signé par Max Jacot (au centre) et sa fille Adèle. @ Charlotte Julie / Genève, 1 octobre 2015

 

«Ce livre souhaite marquer tout ce qui s’est passé dans cette lutte autour de l’initiative», souligne Max Jacot. Son envie et ligne directrice: «Faire de la photo liée à la réalité.» D’où un recueil de portraits des habitants, de photos de bâtiments, de lieux, autant de scènes de vie des Grottes, images accompagnées de textes et dialogues, pour s’immerger visuellement dans le sentiment du vivre ensemble et de l’existence en commun si vive dans ce quartier. Son but? Mettre en lumière la place des habitants dans la construction et l’aménagement d’une ville.

À Lausanne, la mobilisation genevoise a fait des émules. En effet, le Collectif Gare regroupant 300 personnes, touchées ou non par les futures démolitions annoncées derrière la gare, s’active à promouvoir un urbanisme social et patrimonial. Le Collectif a pris ouvertement position le 6 juillet 2014 contre le projet de la nouvelle gare des CFF. En plus de dénoncer la démolition de 85 logements, de la guesthouse des Épinettes et du parking du Simplon, les membres dénoncent la multiplication des surfaces commerciales: 60 commerces sont prévus dans le nouveau complexe des CFF.

L’avenir des gares en ville pourrait bel et bien passer par les agrandissements souterrains, si des compromis émergent entre la volonté populaire et les budgets à disposition pour creuser. La variable financière reste, en effet, l’un des freins majeurs au développement sous terre. Les CFF martèlent que, à court terme, les extensions ferroviaires en sous-sol sont bien plus chères que la solution en surface. D’où l’importance d’engager les différents acteurs touchés par ces plans d’urbanisation.

À l’instar de Zurich, où la nouvelle gare récemment achevée a, elle aussi, impliqué les Zurichois dans le choix de son aménagement. Ceux-ci s’opposèrent au projet initial des CFF, qui prévoyait d’étendre la gare en surface, par le biais d’une initiative cantonale déposée en 1999. Là encore, l’alternative souterraine fut gagnante. Le contre-projet du Conseil d’État soumis au vote populaire l’emporta, le 23 septembre 2001, avec 82% des voix.

Pour l’heure, à Genève, il ne reste «plus qu’à surveiller le respect de l’initiative», notent quelques membres du Collectif 500, présents à la librairie du Boulevard. Si tous se félicitent de cet heureux aboutissement en faveur d’une nouvelle gare souterraine, ils confient une certaine nostalgie de ces «temps de lutte ensemble». Cela a «créé des liens», conclut l’un d’entre eux.

 

Je veux des quartiers, Max Jacot, Adèle Jacot, Éditions Slatkine, Genève, Mars 2015

 
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