La Suisse classe l’affaire, l’Argentine arrête un proche des Kirchner. Retour sur un dossier renversant

La présidente argentine Cristina Kirchner et l’entrepreneur Lázaro Báez. © Keystone / AP OPI / Francisco Munoz, 18 février 2013

La présidente argentine Cristina Kirchner et l’entrepreneur Lázaro Báez. © Keystone / AP OPI / Francisco Munoz, 18 février 2013

 

L'homme d'affaires argentin Lázaro Báez, un proche du couple Kirchner suspecté de blanchiment d'argent, a été arrêté mardi 5 avril. La justice suisse avait abandonné en 2014 son enquête sur des fonds déposés en Suisse. Ayant suivi l’affaire dans ses moindres détails, La Cité revient sur cette procédure qui, suite à l’arrestation de Báez, donne plus que jamais le sentiment d’avoir été bâclée.

 

Federico Franchini
6 avril 2016

La justice argentine a fait arrêter, mardi 5 avril, l’homme d’affaires Lázaro Báez, suspecté de blanchiment d’argent sous les présidences du couple Kirchner, pendant lesquelles ses entreprises ont prospéré. Il est accusé de détournements de fonds vers des comptes en Suisse en passant par le Panama. La justice suisse avait enquêté, entre 2013 et 2015, sur cet entrepreneur aujourd’hui visé par les Panama Papers.

Durant vingt mois, les enquêteurs helvétiques ont tenté de remonter à l’origine d’une vingtaine de millions de dollars déposés auprès de deux banques à Genève, vraisemblablement Lombard Odier et Safra Sarrasin. Une somme que le Ministère public de la Confédération (MPC) soupçonnait d’avoir été détournée au détriment de l’État argentin. Mais les investigations n’ont pas abouti. Berne décide alors de classer l’affaire.

Ayant suivi l’affaire dans ses moindres détails, La Cité revient cette procédure qui, suite à l’arrestation de Báez, donne plus que jamais le sentiment d’avoir été bâclée.

Souvenez-vous, la communication du classement est envoyée par l’Office fédéral de justice (OFJ) le 16 décembre 2014 et remise au Ministère des affaires étrangers argentin le 5 janvier 2015. La lettre annonce le classement d’une procédure en Suisse: «Nous vous informons que la Procureure fédérale renonce à la poursuite de l’exécution de votre demande d’entraide judiciaire, comme elle a classé sa procédure nationale.»

L’enquête pour blanchiment d’argent avait été ouverte, le 25 avril 2013, par le Ministère public de la Confédération (MPC) contre Lázaro Báez, entrepreneur proche de la présidente Christina Kirchner, et Daniel Pérez Gadìn, son comptable, «et autres». Daniel Pérez Gadìn a également été arrêté le 5 avril.

Pour sa part, Lázaro Báez était soupçonné d’avoir transporté en Uruguay, avec un jet privé, 55 millions d’euros en liquide qui auraient été détournés au préjudice de l’État argentin. Cet argent aurait ensuite été transféré, à l’aide de sociétés offshore sises aux Caraïbes, vers les filiales de Genève de Lombard Odier et Safra Sarasin. En Suisse, l’instruction pénale est ouverte suite à deux annonces au Bureau de communication en matière de blanchiment d’argent (MROS) déposées le 24 avril 2013, dix jours après qu’une émission de télévision dévoile l’affaire en Argentine.

Cette émission sert de déclencheur: la justice argentine ouvre rapidement deux enquêtes, l’une pour blanchiment, l’autre pour extorsion. Selon les déclarations de Federico Elaskar, titulaire d’une société fournissant des services financiers à Báez, ce dernier l’avait contraint à vendre une firme locale à une fiduciaire tessinoise, Helvetic Services Group de Lugano. Le 7 mai 2014, après qu’Elaskar a rétracté ses déclarations, le juge Casànello avait acquitté Báez du crime d’extorsion. Mais l’enquête pour blanchiment était poursuivie.

Sauf en Suisse. Le 11 décembre 2014, une procureure fédérale de l’antenne du MPC de Lausanne signe l’ordonnance de classement. Le 12 janvier, la décision entre en force et le séquestre des avoirs encore bloqués est levé. Le juge argentin ne peut plus faire aucune objection contre une décision déjà entrée en vigueur.

ABSENCE DE DÉLIT PRÉALABLE

Durant l’enquête, le Centre de compétence Économie et Finance du MPC a procédé à l’analyse de plusieurs documents bancaires. Au total, dix comptes ont été gelés dans deux établissements suisses. En mars 2014, le Tribunal pénal fédéral (TPF) refuse un recours déposé par l’avocat genevois Maurice Harari contre la confiscation de certains comptes. Pour les juges de Bellinzone, le gel de ces avoirs était fondé «par les soupçons existant quant à l’origine criminelle de l’ensemble des avoirs [qui] y étaient déposés».

Les enquêteurs avaient pu confirmer que les fonds déposés dans la Confédération provenaient de sources externes à la Suisse, notamment le Panama et qu’une somme proche de 22 millions de dollars a été versée à travers des sociétés appartenant à la famille Baez. L’analyse de ces flux financiers ne permet toutefois pas de «déterminer si les fonds sont d’origine corruptive». L’affaire est donc classée.

À ce jour, aucune explication n’a pourtant pu être donnée sur l’origine de ces 22 millions de dollars. La Suisse n’a pas envoyé de demandes d’entraide au Panama ou en Uruguay, pays d’où l’argent aurait transité avant d’atterrir à Genève. Pourquoi donc tant de hâte pour boucler l’affaire? Et quels efforts la Suisse a-t-elle fait pour déterminer qu’il n’y a pas eu de crime préalable, condition sine qua non selon le droit helvétique pour qu’un acte de blanchiment puisse être réalisé?

INTERPRÉTATION HÂTIVE?

Pendant l’instruction, le MPC veut en savoir davantage sur l’état de la procédure pénale conduite par les autorités argentines à l’égard des deux personnes enquêtées. Datée 23 juillet 2013, la réponse de l’OFJ à une première rogatoire argentine rappelle la nécessité d’établir que «ces fonds sont les produits d’infraction poursuivie ou que les transactions suspectes concernent les produits de cet infraction».

Le 5 mai 2014, c’est au tour de la Suisse d’envoyer une demande d’entraide judiciaire en matière pénale. Celle-ci est signée par la procureure fédérale Angèle Wellauer. Le juge Casànello lui fait parvenir des documents sur lesquelles elle fonde sa conviction que «les autorités argentines ont prononcé, en date du 7 mai 2014, un non-lieu à l’égard notamment de A. [Baez] et B. [Pérez Gadìn] en considérant qu’il n’existait pas d’indices suffisants prouvant la commission d’une infraction [...]». Ensuite, comme on peut le lire dans l’Ordonnance de classement, «les autorités argentines n’ont plus donné suite à la requête du MPC visant à être tenu informé de l’existence ou non d’une procédure pénale argentine à l’encontre des prévenus».

Le MPC en conclut alors que la procédure est arrivée à son terme. L’explication est donnée au point 24 de l’Ordonnance de classement: «L’enquête n’a pas permis d’établir que les avoirs déposés en Suisse [...] provenaient d’une quelconque infraction. La collaboration avec les autorités argentines n’a pas permis de confirmer les soupçons, la procédure pénale ouverte contre les prévenus dans cet État apparemment fait l’objet d’un non-lieu. Faut de crime préalable, l’acte de blanchiment d’argent n’est pas réalisé.» La décision de la Suisse se fonde sur une interprétation selon laquelle l’Argentine a «apparemment» acquitté les deux hommes mis sous enquête en Suisse.

Le non-lieu prononcé par la justice argentine à l’égard de Baez concernait en réalité l’accusation d’extorsion. Mais, rappelle la presse argentine, l’entrepreneur kirchneriste et ses complices n’ont jamais été acquittés dans l’autre versant de enquête, celle pour blanchiment. À Buenos Aires, les juges ont continué d’assembler des preuves, telles des factures falsifiées, suivant la piste de l’escroquerie fiscale. Un crime qui suffirait en Suisse à démontrer qu’il y a eu acte de blanchiment.

Mais, la justice suisse n’a pas attendu et a classé le dossier.

 
Federico Franchini