«Il y a 25 ans, Mani pulite a traité un cancer, mais l’Italie n’a pas été soignée»

«Il y a 25 ans, il y avait un grand espoir, qui a laissé la place à une grande déception.» © Tobias Clerc / Genève, le 9 mai 2017

«Il y a 25 ans, il y avait un grand espoir, qui a laissé la place à une grande déception.» © Tobias Clerc / Genève, le 9 mai 2017

 

Il y a vingt-cinq ans, l’enquête dite Mani pulite (Mains propres) menée par un groupe de juges du parquet de Milan allait bouleverser la vie politique italienne avec pour effet de faire imploser des partis au pouvoir. Rencontre avec Antonio Di Pietro, figure de proue de ce pool anti-corruption.

 

Luisa Ballin
15 mai 2017

De passage à Genève, le 9 mai dernier, à l’invitation de l’association A Riveder le Stelle pour une conférence aux Cinémas du Grütli et une prise de parole au Club suisse de la presse, l’ancien procureur Antonio De Pietro, juge du pool anti-corruption de Mani Pulite devenu par la suite sénateur de la République et fondateur du parti L’Italia dei valori (L’Italie des valeurs) a accordé un entretien à La Cité et au site du Club suisse de la presse. Toujours combatif et sans rien avoir perdu de son sens de l’humour et de la formule, Antonio Di Pietro, qui se dit aujourd’hui avocat et paysan, règle quelques comptes à fleurets mouchetés, sans oublier de faire une ironique autocritique. 

Que reste-t-il de l’opération Mani pulite 25 ans après?

Antonio Di Pietro: Il faut avant tout distinguer Mani Pulite de Tangentopoli, mot dérivé de tangente, ou pot-de-vin. Tangentopoli représente un système de corruption que Mani pulite a photographié à un moment donné. Ce système était fondé sur une entente occulte entre les mondes entrepreneurial et politique qui s’étaient mis d’accord pour faire en sorte que seulement certains entrepreneurs puissent avoir accès aux appels d’offres publics et que seuls quelques hommes politiques puissent disposer, grâce aux immenses pots-de-vin touchés, des ressources économiques et financières pour «se vendre» et convaincre les citoyens de voter pour eux.

Il en est résulté une classe politique corrompue et une classe entrepreneuriale qui n’était pas toujours la meilleure, en termes de compétitivité, mais la plus disponible à corrompre. Ce qui a eu pour effet une énorme dette publique qui, en 1992, a mis l’Italie à genoux et qui continue aujourd’hui de la mettre en grande difficulté. Voilà pour Tangentopoli.

Mani pulite a été une intervention chirurgicale dans une salle d’opération. L’Italie avait une tumeur, la corruption, et Mani pulite a permis d’enlever cette tumeur. Ce qu’il en est resté? Un malade qui n’a pas été soigné et rien n’a été fait en terme de prévention. Aujourd’hui, en Italie, il reste encore à soigner de nombreux résidus de cette tumeur

Ce patient qu’est l’Italie peut-il être soigné ou est-il en phase terminale ?

Il est nécessaire de le soigner parce ce qu’il n’y en a pas d’autre. Il n’y a qu’une Italie et pour sauvegarder le futur de nos enfants, il faut soigner cette Italie. Comment? Avec la répression, parce que la certitude du droit et la certitude de la peine garantissent le respect des règles. Mais la répression seule ne suffit pas, car il y aura toujours quelqu’un qui tentera de contourner l’État. La prévention est nécessaire pour établir des règles d’accès à l’économie et à la politique et ces règles doivent être respectées.

Il faut aussi mettre l’accent sur l’éducation, faire comprendre que si tu veux aller de l’avant en jouant toujours au plus malin, tôt ou tard tu trouveras quelqu’un de plus malin que toi qui te remettra à ta place. Il faut donc éduquer pour tenter de faire comprendre aux jeunes qu’il convient de respecter la loi. Celui qui respecte la loi doit être primé et non pas être puni; celui qui paye des impôts ne doit pas subir un traitement qui serait pire que celui infligé à celui qui ne les paye pas.

La volonté politique de combattre la corruption existe-t-elle en Italie?

Vingt-cinq ans en arrière, il y avait un grand espoir. Et il y avait surtout une grande participation populaire. Vingt-cinq ans plus tard, ce changement attendu n’a pas été perçu et il y a eu une grande déception populaire. La volonté politique existe, mais elle concerne la corruption des autres! Elle est inexistante lorsqu’il s’agit de sa propre corruption… C’est pour cela que la lutte contre la corruption ne suffit pas et qu’il faut relancer l’éducation sur cette question.

Vous avez été le juge symbole de Mani pulite et, en fondant un parti (L’Italia dei valori, L’Italie des valeurs), vous avez joué un rôle politique important. Quel est votre sentiment aujourd’hui, en tant que magistrat et en tant qu’homme politique?

Si je devais revenir en arrière, je referais le magistrat, mais j’y réfléchirais à deux fois avant de me lancer en politique. Et de toute façon, je le ferais différemment. Pour sûr, il faudrait toujours naître deux fois! Parfois, on me dit: tu t’es trompé en faisant cela. Si l’on pouvait ne pas se tromper, l’institution du divorce n’existerait pas!

Que changeriez-vous si vous deviez ou si vous vouliez retourner en politique ?

Si je pouvais refaire de la politique, je voudrais faire équipe. J’ai fait de la politique, disons, en mettant trop de distance avec les autres forces politiques. Tout seul, je n’ai pas réussi. Je voudrais faire alliance avec d’autres forces politiques afin d’avoir une majorité suffisante et nécessaire pour inscrire de nouvelles règles dans le corpus législatif, surtout pour ce qui est de la lutte contre la corruption. Des lois pour donner plus de force aux magistrats

Ces règles pourraient-elles toujours s’écrire aujourd’hui au Parlement italien ou faudrait-il remonter jusqu’à l’Union européenne pour qu’elles s’imposent?

L’un et l’autre. Face à la globalisation du système, la globalisation des règles nationales et du respect des règles doit en découler. Le système des commissions rogatoires, le système de l’assistance judiciaire à l’étranger souffre encore aujourd’hui de nombreuses lacunes. Une plus grande collaboration judiciaire est nécessaire. L’enquête Mani pulite en est un exemple. L’une des raisons principales pour lesquelles Mani pulite a été possible ce fut la collaboration que nous, les magistrats de Mani pulite, avons pu bénéficier de la part des magistrats suisses qui nous ont grandement aidés, dans le respect des règles.

Lorsqu’en Italie, les documents ont commencés à être transmis par la Confédération, des entrepreneurs ou des hommes politiques qui avaient caché leur argent en Suisse sont venus en Italie pour ne pas être arrêtés par les Suisses! La collaboration aide donc aussi à te repentir de ce que tu as fait!

Existe-t-elle encore cette collaboration avec la Suisse ?

À mon avis, la Suisse a fait un grand pas en avant, en terme de transparence dans la gestion des affaires et dans les rapports internationaux. Le problème est que dans l’éternelle lutte entre gendarmes et voleurs, les voleurs ont compris que le système ancien, qui consistait à cacher l’argent dans les banques, ne fonctionnerait plus et qu’il fallait désormais utiliser d’autres méthodes. Aujourd’hui, la corruption se fait même sans transactions financières! Il arrive que des personnes bénéficient sans le savoir de faveurs.

Alors qu’à l’époque de l’enquête Mani pulite, il y avait celles que nous appelions le mazzette, des enveloppes pleines d’argent. Maintenant, ce n’est plus nécessaire, le système devient plus ingénieux dans l’éternelle lutte entre gendarmes et voleurs. Chaque fois que le voleur comprend comment le gendarme peut le découvrir, il s’ingénie à trouver un autre moyen!

L’opération Mani Pulite a-t-elle aussi été possible parce qu’il y a eu la fin de la guerre froide ?

Le bon Di Pietro d’alors dirait que cela n’a rien à voir! Mani pulite a été possible parce qu’à cette occasion, nous les gendarmes avons été meilleurs que les voleurs!

C’est une réponse de diplomate, de politicien et non une réponse de juge.

Non! C’est la réponse juste! Nous avons adopté alors des techniques d’investigation qui nous ont permis de comprendre les faits. Des techniques fondées sur l’informatisation ou la collaboration judiciaire. Indépendamment du Mur de Berlin!

Aujourd’hui, les juges italiens ont-ils la même volonté d’aller de l’avant que celle que vous avez eue, il y a 25 ans?

En Italie, on découvre chaque jour des délits. Et si l’on découvre de nouveaux délits, cela veut dire que les juges enquêtent toujours plus et toujours mieux. Ils font leur devoir.

Pourquoi ne sont-ils plus considérés des héros, comme vous l’avez été?

Je n’étais pas un héros, j’ai seulement fait mon devoir! Comme j’ai été le premier à mener l’enquête Mani pulite, les gens s’en souviennent. On se souvient toujours de la première nuit d’amour!

Pourquoi le peuple italien ne se révolte-t-il pas face à la corruption qui gangrène leur pays?

À l'époque, le peuple italien se révoltait en manifestant sur les places publiques. Maintenant, il ressent certainement de la déception, mais il faut reconnaître au peuple italien qu’il manifeste sa désillusion non à travers des actions violentes, mais en allant aux urnes et en votant pour les oppositions. Et cette réaction par les urnes électorales plutôt que sur les places publiques, je la vois comme un fait positif.

Vous donnez des conférences, mais que peut faire de plus le juge Di Pietro pour sensibiliser davantage les gens concernant la lutte contre la corruption et la lutte contre la mafia?

Nous, l’équipe de Mani pulite, avons pris un engagement civil: celui de raconter cette histoire, car cela peut servir à faire comprendre aux jeunes comment les ressources pays peuvent être pillées par la corruption s’ils n’étaient pas un peu plus vigilants. Je voudrais que lorsqu’un citoyen observe quelqu’un qui ne fait pas son devoir et viole la loi, qu’il aille le dire au magistrat et aux organes de police afin que chacun sache que l’on ne peut s’en sortir avec l’omertà (la loi du silence, ndrl). Tel est le message que je veux adresser aux jeunes. N’appliquez pas la loi du silence, c’est le seul moyen de faire équipe contre la corruption, dont l’effet est d’assécher les ressources pour les générations futures.


Cette interview est également publiée sur le site du Club suisse de la presse à Genève: cliquez ici.

 

 

 

 
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