Allemagne: pourquoi la perspective d’une «coalition jamaïcaine» n’est pas insurmontable

© DR / 2017

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C’est la seule option envisageable pour Angela Merkel: allier son parti aux libéraux du FDP et aux Verts. Si les obstacles sont nombreux, ce «ménage à trois» n’est pas impossible. Analyse.

 

Déborah Berlioz
Correspondante à Berlin

28 septembre 2017 — «Une coalition avec les libéraux? Je ne peux même pas l’imaginer», jurait Lisa Paus, la tête de liste des Verts à Berlin, avant les élections. Pourtant c’est bien le scénario qui se profile. Face au refus des sociaux-démocrates de renouveler la grande coalition, Angela Merkel doit s’allier aux écologistes (Die Grüne) et aux libéraux du FDP (Freie Demokratische Partei)  pour gouverner. Cette coalition inédite au niveau fédéral porte le nom exotique de «Jamaïque», en raison des trois couleurs du drapeau de l’île des caraïbes: noir pour la CDU/CSU, vert pour les écologistes et jaune pour les libéraux.

Si l’on en croit les commentateurs, ce ménage à trois semble presque impossible. Le FDP et les Verts s’opposent en effet sur des dossiers clés, comme l’Europe, la politique migratoire ou encore la transition énergétique. Surtout que Christian Lindner, le charismatique leader du FDP a fait campagne en surfant sur les idées de l’AfD. Sortie de la Grèce de la zone euro, critique de la politique des réfugiés de Merkel… De quoi hérisser le poil de nombreux écologistes.
Pourtant une telle alliance existe déjà. Le Land du Schleswig-Holstein est dirigé par une coalition jamaïcaine depuis juin. Sans compter qu’elle gagne en popularité auprès des Allemands. Ils sont désormais 57% à la juger bonne voire très bonne, selon un sondage ARD, contre 23% avant les élections.

Albrecht Meier, journaliste au Tagesspiegel, fait partie des optimistes: «La campagne de Monsieur Lindner n’est pas représentative de ce parti ancré dans le sud-ouest de l’Allemagne. Ils vont se montrer raisonnables dans les négociations.» D’autant plus que des points communs existent entre les libéraux et les écologistes. Par exemple, ils souhaitent tous deux plus d’investissements dans l’éducation et la digitalisation.

 

Différences et convergences

«Les différences ne sont pas importantes au point de ne pas pouvoir être surmontées , assure le chef de l’institut de recherche économique Ifo, Clemens Fuest, dans une interview au magazine Der Spiegel (lire ici). Sur l’Europe par exemple, le FDP refuse clairement une mutualisation des dettes et un budget de la zone euro. À l’inverse, les Verts veulent davantage de solidarité. «Même ici il ya des points communs sur les objectifs centraux, objecte Clemens Fuest. Ils veulent tous un espace monétaire stable, moins sensible aux crises.»

Selon l’économiste, les Verts, comme les libéraux, ne veulent pas que la facture des dettes des pays en crise échoue aux contribuables allemands. De plus, les deux partis sont bien conscients de la nécessité d’une réforme de la zone euro. Sur les questions écologiques aussi, les occasions de s’écharper ne manquent pas. Les écologistes réclament la fermeture immédiate des vingt centrales à charbon les plus polluantes, ou encore la fin du moteur à essence d’ici 2030. Les énergies renouvelables doivent également continuer à bénéficier des aides de l’État.

Les Libéraux souhaitent davantage faire jouer la concurrence et refusent tout ultimatum concernant l’automobile. Toutefois, là aussi, les deux partis suivent une même ambition selon Clemens Fuest. Le FDP reconnait les accords de Paris sur le climat et souhaite que l’Allemagne réduise ses émissions de CO2 de 40% comme prévu. «Tant que les objectifs climatiques sont bien définis, on doit pouvoir s’accorder sur la manière d’y arriver», garantit l’économiste.

« Il y a une tendance au sein des Verts qui veut vraiment former cette coalition, assure le journaliste Albrecht Meier. Winfried Kretschmann, et Cem Özdemir (deux poids lourds du parti: ndlr), qui seront à la table des négociations, en font partie. » D’autant que si cette coalition jamaïcaine ne voit pas le jour, de nouvelles élections seront nécessaires, ce qui risque de faire monter le score de l’extrême droite, comme le rappelait, hier soir, Giovanni di Lorenzo, rédacteur en chef de Die Zeit, dans l’émission Maischberger de la chaîne ARD.

Une responsabilité dure à assumer pour les différents protagonistes. Toutefois, selon Mathias Müller von Blumencron, journaliste à la Frankfurter Allgemeine Zeitung, les chances de cette alliance d’aller jusqu’à la fin de la législature sont «largement inférieures à 50%».