Quand l’armée se dotait d’hélicoptères trop chers et ratait son virage informatique

Thoune. Une soldate dans un véhicule muni du système de conduite et d’information des forces terrestres (FIS) © Keystone / Martin Ruetschi / 14 août 2007

Thoune. Une soldate dans un véhicule muni du système de conduite et d’information des forces terrestres (FIS) © Keystone / Martin Ruetschi / 14 août 2007

 

Les emplettes militaires annuelles n’ont pas toujours été un exercice réussi pour le Département de la défense. Parfois, elles ont donné lieu à un véritable gâchis. Le déclassement d’engins dont l’utilisation reste encore pertinente fait également débat.

 

Fabio Lo Verso
23 novembre 2012

C’est le raté le plus monumental de l’armée suisse. Le FIS, acronyme pour «système de conduite et d’information des forces terrestres», restera longtemps gravé dans les mémoires. Plus de 700 millions de francs ont été engloutis dans un réseau militaire de télécommunications qui ne marche pas. Il devait permettre au commandement de diriger hommes et véhicules sur le terrain. On est loin du compte.

«Les appareils ne sont plus aptes à recevoir ou transmettre de façon fiable des données devenues trop lourdes au fil de l’évolution de la technologie informatique. Il est éventuellement possible de les recevoir, à condition de ne pas bouger. Mais il est difficile de capter un message complet dès qu’on est en mouvement. Si les soldats veulent connaître les ordres, ils ont intérêt à ne pas courir ou à marcher d’un pas rapide...», sourit un officier dépité, requérant l’anonymat. En mars dernier, la NZZ dressait par ces mots lapidaires le bilan de la catastrophe: «Des halles entières à Thoune sont remplies d’appareils électroniques dans leur emballage d’origine. Et il est douteux qu’ils soient utilisés un jour.»         

Formation, fourre-tout bien utile

Ueli Maurer n’est pas responsable de cette impressionnante gabegie; il n’occupait pas le fauteuil de ministre de la Défense quand les crédits pour le FIS ont été votés, entre 2006 et 2007. C’est un héritage de l’ère Samuel Schmid. La communication du Département de la défense (DDPS) se voulait à l’époque rassurante. Aujourd’hui, dans un rapport daté du 31 juillet 2012, le DDPS propose une «nouvelle répartition des moyens disponibles», une manière d’atténuer le désastre en réutilisant la plupart du matériel pour d’autres missions, dont la «formation des troupes», un fourre-tout bien utile lorsqu’on est en panne d’idées.    

Comment un tel gâchis a-t-il pu se produire? Les emplettes militaires sont, depuis la réforme Armée XXI, un sujet de crispation. Beaucoup de chapitres restent encore inexpliqués. On peut par exemple se demander pourquoi l’armée a dépensé 260 millions de francs pour s’équiper de vingt EC-635, soit 13 millions l’unité. À titre de comparaison, l’Eurocopter EC-645 qui transporte quatre passagers et 783 kilos de plus que nos EC-635, n’a coûté que 4,38 millions de dollars l’unité à l’armée américaine, sous le nom d’UH-72A. L’armée suisse aurait également pu se doter des OH-58D actualisés en Bell-407 ou des MD-530F actualisés avec l’AH-6i. Ils auraient coûté entre 3,5 millions et 14 millions de francs, en version hyper-équipée.

Mais ce n’est pas tout. Quelque 3864 véhicules blindés ont été achetés entre 1963 et 1993. Pour la plupart construits en Suisse, ils ont coûté environ 8,136 milliard. Depuis, l’armée suisse a notamment acquis 476 véhicules blindés modernes de transport de grenadiers répartis entre 186 chars CV-9030 et 290 camions GMTF. Valeur: 1,508 milliard de francs. Et elle envoie aujourd’hui à la casse ses chars de grenadiers M-113 modernisés et remotorisés, tout en déclarant, dans des rapports de 2010, avoir besoin de 500 chars de grenadiers à roues et de 75 véhicules protégés... De nouveaux véhicules qui pourraient coûter plus de 2 milliards de francs.

Liquidations et mises hors service

La «mise hors service des biens d’armements» fait, depuis peu, l’objet d’interventions parlementaires visant à examiner les procédures de déclassement de matériel militaire. Au cours de la dernière session parlementaire 2012, du 26 novembre au 14 décembre, la question refera son apparition sous la forme d’une motion du conseiller aux États nidwaldien Paul Nierberger, qui s’inquiète de la liquidation, selon lui hâtive, des ouvrages et de l’artillerie de forteresse. Le Conseil fédéral recommande le rejet de ce texte; son auteur rappelle que Ueli Maurer lui-même trouvait la motion «légitime» car «des centaines de millions de francs ont été investis dans ces infrastructures».

La question peut également se poser au sujet des 110 avions F-5 achetés à 17,4 millions de francs l’unité. Preuve en est notamment l’élaboration, en 2002, d’un contrat avec le Congrès américain pour vendre 32 de ces F-5 à l’US Navy, destinés à la Top Gun, école de combat aérien. Et ceci à peine vingt ans après leur mise en service. Jusqu’en 2009, ce sont 44 Tiger que la Suisse a vendu à l’US Navy et l’US Marine Corps. Avec seulement 2500 heures de vol, environ un tiers de la durée de vie. Les États-Unis leur ont installé de nouveaux systèmes de navigation et des récepteurs d’alertes radar. Depuis, ils sont à nouveaux opérationnels.

Un autre chapitre au sujet des F-5 sème le doute sur la sincérité du DDPS dans ses communications aux Chambres fédérales. Depuis plusieurs années, le département se plaint de ne plus disposer de capacité d’attaque air-sol depuis la retraite des Hunter, bien que la Suisse ait déjà acquis des missiles air-sol AGM-65 Maverick pour équiper ces Hunter et... ses F-5 Tiger. Quatre armées dans le monde utilisent les AGM-65 Maverick pour équiper leurs F-5 Tiger et cinq autres armées utilisent les Maverick sur des F/A-18 pareils à ceux en dotation à l'aviation helvétique.

Pourquoi donc avoir déclassé et liquidé un nombre aussi élevé de Tiger, dont l’utilisation reste, sous certaines conditions, toujours pertinente pour des missions d’entrainement avancé et de police aérienne? Surtout si l’on considère que l’armée s’est aussi séparée de ses excellents jets d’entrainement Hawk. Des questions qui, faute de réponses convaincantes, restent toujours en suspens.

 

Paru dans l’édition du 23 novembre 2012
Avec la collaboration de Bertil Rouiller

 

 
EnquêteFabio Lo Verso