Catalogne, les sources de la déchirure

© Juris Kraulis / 22 mars 2017

© Juris Kraulis / 22 mars 2017

 

Au lendemain d’une journée qui aura durablement et profondément déchiré l’Espagne, le modèle hérité de la transition post-Franco est entré dans une impasse, dont la dernière crise économique avait déjà fait apparaître les contours.

 

José Antonio Garcìa Simon
Correspondant à Madrid

2 octobre 2017 — L’Espagne a vécu un dimanche noir, marqué par la répression brutale à l’encontre du référendum sécessionniste catalan. La rupture semble définitivement consommée entre le gouvernement de Madrid, dirigé par Mariano Rajoy, qui martèle sur le respect de l’unité nationale, et le gouvernement régional, qui invoque la légitimité souverainiste du peuple catalan.

C’est le résultat de l’escalade des tensions entre ces instances gouvernementales depuis que le Tribunal Constitutionnel, suite à un recours du Parti populaire (PP) de Mariano Rajoy, a annulé, en 2010, une partie du statut d’autonomie élargie accordé à la Catalogne en 2006.

À partir de là, le fossé n’a cessé de se creuser entre l’Espagne et la Catalogne. Emblématiques sont les images d’altercations entre membres des forces de l’ordre nationales et catalanes, celles-ci croisant ostensiblement les bras devant les bureaux de vote où les risques de débordements étaient imminents.

Le contexte politique et socio-économique de la dernière décennie a opéré dans l’exacerbation du conflit. La crise économique, qui a durement frappé l’Espagne entre 2008 et 2014, a mis au jour les limites d’un modèle économique marchant sur les béquilles de la construction et du tourisme.

Une évolution qui a accentué les effets de «quarante ans de désindustrialisation, en particulier en Catalogne», souligne le sociologue Emmanuel Rodriguez, et dont on commence à peine à prendre la mesure. La paupérisation a fini par frapper les régions riches, les équilibres territoriaux s'en trouvant ainsi affectés.

Les effets politiques de cette crise se sont traduits par la mise à mal du bipartisme, qui avait dominé la scène politique espagnole depuis l’instauration de la démocratie, avec l’irruption au parlement de Ciudadanos et notamment de Podemos. Qui plus est, depuis son arrivée au pouvoir en 2011, le Parti populaire a non seulement été entaché par des scandales de corruption à répétition, mais a systématiquement fait un usage partisan de la justice, ce qui a nui à sa crédibilité.

C’est donc à une crise du système politique hérité de la transition post-franquiste à laquelle on assiste actuellement. Le choc frontal en Catalogne répond à des dynamiques diverses, mais on peut, du côté des acteurs politiques, déceler un point commun: la fuite en avant comme réponse à des impasses internes.

Dans le camp catalan, l’alliance contre-nature entre un parti de droite à bout de souffle, le PDeCat, la gauche républicaine institutionnelle, l’ERC, et la gauche radicale, la CUP, soudée par l’élan souverainiste, aurait volé en éclat sans la continuité du front indépendantiste.

Du côté du pouvoir central, il s’agit pour le PP, comme le signale Enric Juliana, dans La Vanguardia, «d’envoyer un message d’autorité à son électorat de base», traditionnellement rétif aux revendications des minorités nationales. Il y aurait là un facteur-clé à la judiciarisation du conflit de la part du gouvernement, actionnant les rouages de la justice en lieu et place d’un appel à la négociation.

À moins d’un coup de théâtre, le blocage persistera dans les prochains jours. D’après les rapports de force au sein de la coalition catalane, la CUP prônant pour sa part l’accélération du processus, une déclaration unilatérale d’indépendance pourrait avoir lieu cette semaine encore, ou dans les mois à venir.

Le PP essayera certainement de parer à une telle issue en activant le célèbre article 155 de la Constitution, qui suspendrait d’office l’autonomie de la Catalogne, la plaçant sous le contrôle du gouvernement central, voire en mettant sous les barreaux les chefs de file du mouvement indépendantiste.

Quoi qu'il arrive, Madrid essuie une défaite sur toute la ligne. Comme le remarque Ignacio Escolar, directeur de Eldiario.es, avant le scrutin, les indépendantistes tablaient sur deux scénarios en principe incompatibles.

Premièrement, «voter: défendre le droit de décider dans les urnes, bien que c’était un référendum illégal, partisan et sans garanties, qui servirait seulement comme forme de contestation». Deuxièmement, «si on ne pouvait pas voter, forcer au moins la réponse la plus dure de la part du gouvernement, qui mette en évidence l'absence de dialogue».

La réaction de Madrid leur a permis de réaliser les deux à la fois.