Pourquoi les Chinois grignotent-ils les champs français?

Paysage de cultures à Charroux, dans l’Allier, en Auvergne. © Bernard Perrière / 2017

Paysage de cultures à Charroux, dans l’Allier, en Auvergne. © Bernard Perrière / 2017

 


Grâce à un montage financier, fin novembre, l’entreprise Hongyang a racheté 900 hectares de terres agricoles dans la région de l’Allier, en Auvergne. Aucun organisme de contrôle n’a pu empêcher la transaction, au grand dam des politiciens locaux. Et il y a un précédent: le même groupe chinois avait acquis 1700 hectares dans l’Indre l’an passé. Un scandale local, et une question nationale. Qu’est-ce qui motive les Chinois à investir sur les terres françaises?

 

Adeline Percept
Correspondante à Paris

5 décembre 2017 — Il interpelle le gouvernement d’Edouard Philippe et travaille à une proposition de loi pour que cela ne se reproduise plus. Lorsque Jean-Paul Dufrègne, député communiste de l’Allier, en Auvergne, apprend que la société chinoise Hongyang vient de racheter 900 hectares de terres agricoles dans son département, il agite le chiffon rouge: «J’imagine les conséquences de ces opérations d’acquisitions répétées par des investisseurs chinois. Il en va de l’indépendance et de la souveraineté de notre pays. La question est : quel modèle agricole voulons-nous ? Des investisseurs pourraient exploiter et cultiver les terres françaises sans aides financières de l’État, et donc utiliser des produits non autorisés sans que personne ne s’en aperçoive

Comme dans l’Indre l’année passée, lorsque Hongyang a acquis 1700 hectares, il semble que personne n’ait rien vu venir. En théorie, la Safer (Société d’aménagement foncier et d’établissement rural) peut exercer en France son droit de préemption à tout achat; l’organisme aurait pu, en théorie, bloquer cette vente. Mais le groupe chinois a utilisé un vide juridique pour contourner les règles. Les terres de l’Allier étaient exploitées par des agriculteurs réunis dans une holding. La société Hongyang a acquis 98% des parts de cette entreprise – pas la totalité. Or la Safer ne peut agir que lorsque la transaction porte sur la totalité de la propriété. L’affaire, rondement menée, agite le débat en France: pourquoi les Chinois viennent-ils «grignoter» les champs français, en s’appuyant sur des failles juridiques?

 

Financiarisation de l’agriculture

Une chose est claire: la Chine comporte 20% de la population mondiale, et seulement 7% des terres arables. «Lorsque l’on parle de ces investissements sur les terres françaises, on dit « les Chinois » comme si c’était un bloc uniforme, alors qu’il y a beaucoup d’acteurs différents: publics, privés, aidés par l’État chinois ou non, explique Marie-Hélène Schwoob, chargée de recherches à l’institut du développement durable et des relations internationales (IDDRI). On sait par les textes officiels que la stratégie du gouvernement chinois en terme de sécurité alimentaire est avant tout de s’appuyer sur la production domestique. Il vise l’autosuffisance à 90% pour ne pas dépendre de l’extérieur en matière d’alimentation. La deuxième idée, c’est la stratégie – comme ils le disent en anglais dans le texte…- du ‘going out’. Le gouvernement appuie des entreprises agroalimentaires qui veulent investir à l’étranger. Le but prioritaire est dans ce cas d’ acquérir des connaissances

Mais l’entreprise Hongyang n’est pas une entreprise alimentaire. Elle est surtout implantée dans le secteur énergétique. Aurait-elle acquis ces terres agricoles en France pour cultiver en vue de produire des biocarburants? Marie-Hélène Schwoob penche pour une autre option: «Je pense qu’il s’agit plutôt de diversifier les assets financiers de l’entreprise. La terre en France est perçue par les Chinois comme un produit financier. Cela se déroule dans le contexte plus global de la financiarisation de l’agriculture en France

 

Le dernier village gaulois

Pour le député Jean-Paul Dufrègne, «la terre n’est pas un produit comme un autre. Les Chinois achètent aussi du bois, des billes de bois, etc. La matière première qui part de notre marché met en difficulté les entreprises de première et deuxième transformations. Il faut un consensus politique avec tous les partis représentés à l’assemblée nationale, afin d’émettre des règles qui protègent notre patrimoine».

Le député prépare une proposition de loi permettant à la Safer d’intervenir y compris quand la vente de la société n’est pas intégrale. À long terme, il travaille à une grande loi qui encadrerait la vente de terres en mettant, comme d’autres pays européens, des barrières à l’investissement étranger.

Logique, pour Marie-Hélène Schwoob: «En France, nous sommes attachés à nos terres et nous avons aussi conscience que nous sommes un peu le dernier petit village qui résiste. Nous n’avons pas cédé aux OGM ou aux hormones. Et nous avons peur qu’on attente à notre modèle agricole qui fait toujours figure d’exception.»