Ferruccio de Bortoli: «Je regrette qu’il reste peu de pouvoirs forts en Italie»

Ferruccio de Bortoli vu par © Giancarlo Fortunato / Genève, 31 octobre 2017

Ferruccio de Bortoli vu par © Giancarlo Fortunato / Genève, 31 octobre 2017

 

À l’invitation de l’association Libertà e Giustizia, en collaboration avec A Riveder le Stelle, l’ancien directeur du prestigieux quotidien italien Il Corriera della Sera, Ferruccio de Bortoli, était à Genève, mardi dernier, pour présenter son livre Poteri forti (o quasi)*. Le journaliste qui s’est opposé à Silvio Berlusconi, à Matteo Renzi et à la guerre en Irak, a répondu aux questions de La Cité.

 

Luisa Ballin
2 novembre 2017

Quel est le thème central de votre livre?
Ferruccio de Bortoli: Je regrette dans mon livre qu’il reste peu de pouvoirs forts en Italie. Ils ne sont en effet plus très nombreux les grands groupes industriels ou les groupes financiers importants. Et je regrette également qu’il n’y ait plus en Italie des partis de masse, bien que n’ayant aucune nostalgie pour les idéologies du Novecento. Je crois que les partis politiques et les syndicats doivent avoir un rôle à jouer et que les pouvoirs forts sont indispensables, avec un sens aigu des responsabilités, pour créer un système compétitif.

Qu’en est-il de ceux que vous appelez les pouvoirs occultes?
Les pouvoirs occultes jouissent d’un plus grand espace lorsque les pouvoirs forts, responsables et transparents déclinent et ne jouent plus de rôle primordial. Ces pouvoirs obscurs sont alors des cordate, des cordées, des coalitions, des relations avec les maçonneries et autres liens amicaux ou familiaux. Ces pouvoirs occultes, qui ne sont pas transparents, ne sont donc pas contrôlables. Et parfois, ils rendent l’affirmation du mérite bien plus difficile.

La mafia est-elle un pouvoir fort ou un pouvoir obscur?
La mafia est un pouvoir obscur. Mais je crois qu’en Italie elle est sur le déclin. La lutte contre la mafia a eu un certain succès. S’agissant des organisations criminelles, je suis plus inquiet par l’importance grandissante de la ‘ndrangheta, la mafia calabraise, qui s’est internationalisée et est parvenue à pénétrer dans des activités économiques, faussant ainsi la concurrence. Ou encore la camorra napolitaine.

Le procureur de Palerme, Roberto Scarpinato, avertissait en effet du danger que constitue la ‘ndrangheta, qui, associée aux cartels de la drogue au Mexique, a pénétré l’économie saine avec des capitaux sales. Comment expliquer ce phénomène?
L’émigration porte parfois avec elle la criminalité des lieux d’origine. Il est plus difficile aujourd’hui de contraster ces formes de criminalité organisée qui ne gèrent pas seulement les activités classiques comme les trafics en tous genres: drogue, prostitution ou le trafic d’êtres humains. Ces organisations criminelles sont aussi entrées dans l’économie avec des capitaux sales qui conditionnent des activités d’autre type. Elles détruisent la concurrence et sont ainsi un danger pour l’entreprise privée.

Dans votre livre, vous évoquez l’importance du devoir de mémoire. Pourquoi en Italie ce travail de mémoire n’a-t-il pas eu lieu?
L’Italie est, de par sa nature, un pays un peu distrait qui tend facilement à l’oubli et qui interprète l’histoire comme un instrument pour la lutte politique du présent. Comme d’autres pays, l’Italie est sujette à des révisionnismes de circonstance et je suis convaincu que la mémoire du Novecento, de la Shoah, des grands génocides ou la mémoire de ce qu’a représenté le nazi-fascisme comme atteinte à nos sociétés ne doit pas être dispersée.

À quel point ce manque de mémoire de la société italienne et des sociétés d’autres pays d’Europe est-il inquiétant?
Je suis préoccupé lorsque je constate que dans nos pays, si évolués, si cultivés et si informés, les fantômes du XXe siècle émergent à nouveau. Je suis inquiet de voir des tendances antisémites et xénophobes dans les pays de l’Est européen. Et que certains de ces fantômes soient brandis, y compris par des forces qui se présentent aux élections, comme des modèles sociaux pour lesquels il y a une certaine nostalgie.

Les journalistes peuvent-ils contribuer à ce devoir de mémoire?
Les journalistes peuvent et doivent contribuer à ce devoir de mémoire parce qu’ils sont la mémoire d’un pays. Ils doivent faire en sorte que les victimes ne meurent pas une seconde fois, que les justes ne soient pas oubliés et surtout que les coupables et les assassins ne soient pas ceux qui écrivent l’Histoire du présent.

 
Ferruccio de Bortoli avec Luisa Ballin. © Giancarlo Fortunato / Genève, 31 octobre 2017

Ferruccio de Bortoli avec Luisa Ballin. © Giancarlo Fortunato / Genève, 31 octobre 2017

 

La déclaration d’indépendance de la Catalogne et les référendums en Lombardie et en Vénétie on accentué le risque de fragmentation de l’Europe?
La situation italienne est très différente de la situation espagnole. Le référendum en Lombardie et celui qui s’est tenu en Vénétie ont eu lieu dans le plein respect des règles constitutionnelles. Ce sont deux pétitions pour le début d’une négociation sur la décentralisation de certains pouvoirs, prévus par ailleurs par la Constitution. Aujourd’hui, en Lombardie et en Vénétie, il n’y a pas de volonté de sécession. Il y avait une volonté de sécession de la Lega, lorsqu’elle était dirigée par Umberto Bossi. Mais l’actuel dirigeant de la Ligue Matteo Salvini est devenu nationaliste, souverainiste. Il n’y a donc pas de danger de ce point de vue.

Qu’en est-il de la Catalogne?
La Catalogne a pris une voie sans retour, sans avoir un plan B, sans comprendre que, peut-être, nombre d’instances autonomistes pourraient succomber face à un affrontement de pouvoir avec le gouvernement central espagnol, dans une Europe qui ne peut que donner raison à Madrid. Mais l’Europe ne peut pas ne pas voir qu’il existe un problème politique et surtout qu’il existe la nécessité d’une recomposition sentimentale, d’une réparation des rapports humains qui est sans doute le défi le plus important que l’Espagne et l’Europe ont devant elles.

Le fédéralisme peut-il être une solution pour l’Europe?
L’Europe est une union de minorités. Elle comporte donc, avec les principes de subsidiarité, l’idée d’une construction fédérale, avec certains pouvoirs qui sont dévolus aux instances communautaires et une série de libertés étatiques et des communautés. L’Europe est l’unique réponse à la sauvegarde de minorités qui peuvent vivre ensemble à l’intérieur des États et avoir une même dignité de citoyenneté européenne. Je ne vois pas d’autres alternatives.

Vous vous êtes opposé tant à Silvio Berlusconi qu’à Matteo Renzi, lorsqu’ils étaient premiers ministres. Reviendront-ils au premier plan politique?
Berlusconi et Renzi se ressemblent. Ce sont deux grands communicateurs. Et deux grands affabulateurs. Ils ont une façon directe et personnelle de gérer la politique. Il est plus difficile de trouver des différences que des concordances entre eux. Cela en dit long sur le fait que la droite et la gauche sont peut-être deux concepts relatifs renvoyés au passé. Je crois que Berlusconi et Renzi seront protagonistes après les prochaines élections, dans une tentative de recomposition nationale et cela sera probablement le thème politique des prochains mois.

Vous avez toujours refusé d’entrer en politique. Pourquoi? Quels sont vos défis aujourd’hui?
J’ai trop de respect de la politique pour y entrer. Je pense pas être porté pour cela. J’ai eu diverses occasions d’entrer en politique et notamment d’être candidat au poste de maire de Milan. Je ne l’ai pas fait parce que j’estime ne pas être à la hauteur d’une telle tâche. Je pense que le futur est de continuer à faire des collaborations dans le métier qui est le mien, métier, comme le témoigne ce livre, qui m’a passionné et qui continue de me passionner. 

*Pouvoir forts (ou presque), édité par La nave di Teseo Editore, en mai 2017.

 

 
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