«Il est difficile
 pour la justice italienne 
de conclure 
à des faits avérés 
d’esclavage»

Marisa Manzini, procureure adjointe auprès du tribunal de Cosenza, en Calabre. © Magali Girardin / Septembre 2017

Marisa Manzini, procureure adjointe auprès du tribunal de Cosenza, en Calabre. © Magali Girardin / Septembre 2017

 

Sa tête est mise à prix, mais elle la garde froide sur ses épaules et ne lâche rien. À quelques semaines d’un important procès contre des membres de la ’ndrangheta, Marisa Manzini, procureure adjointe auprès du tribunal de la province calabraise de Cosenza, réaffirme sa volonté de démanteler les filières de traite d’êtres humains en Calabre. Elle déplore les obstacles empêchant de débusquer les principaux chefs d’une mafia déployant désormais ses activités au-delà des frontières italiennes et exploitant des milliers de migrants en Europe.

 

Propos recueillis par
Isabel Jan-Hess

Vous avez récemment interpellé des membres de la mafia contraignant des migrants à travailler dans une petite commune touristique d’altitude. Qu’en est-il aujourd’hui?
Marisa Manzini: Nous avons démantelé, le 5 mai dernier, un réseau actif dans le village de montagne de Camigliatello Silano, situé à une trentaine de kilomètres de Cosenza. Seize personnes ont été arrêtées. Elles sont accusées d’avoir exploité une trentaine de migrants dans des travaux agricoles et d’avoir détourné les fonds versés pour leur entretien. Le procès se tiendra à Cosenza.

Que risquent les auteurs?
La législation prévoit une échelle de sanctions assez précise. Lors de délits mineurs, sans violence, tel le travail mal ou non rémunéré, les auteurs encourent de un à six ans de prison. Lorsqu’il y a violences et menaces, on passe de cinq à huit ans. Et les cas avérés d’esclavagisme sont punissables de dix ans et plus d’emprisonnement.

Ces peines sont-elles dissuasives ou devraient-elles être alourdies?
La loi est bien faite. C’est son application qui est discutable. Les peines sont encore trop souvent assorties de sursis ou allégées. Mais beaucoup restent quand même derrière les barreaux et peuvent faire l’objet de surveillance particulière par la suite.

Peut-on parler d’esclavagisme?
Non. La loi ne permet souvent pas de condamner la plupart de ces employeurs malveillants pour esclavagisme. Il faudrait pour cela que ces migrants soient contraints à la tâche et enfermés ensuite. Or dans la plupart des situations, ces personnes sont forcées de travailler, souvent jusqu’à douze heures par jour, sept jours sur sept, mal nourries et parfois même pas rémunérées. Mais elles sont «libres» de leurs mouvements. On parle là d’exploitation de la force de travail ou de maltraitance.

Qui sont les «intermédiaires»?
La plupart du temps, les migrants sont enrôlés par des «capos», des petits chefs jouant ce rôle d’intermédiaire. Il peut y en avoir plusieurs avant d’arriver au véritable employeur-commanditaire. Mais, une nouvelle loi, promulguée en 2016 en Italie, nous permet désormais de remonter les filières jusqu’aux responsables et de les poursuivre également. C’est une véritable avancée, et dans le cas de Camigliatello, par exemple, nous avons pu arrêter 16 personnes et complètement enrayer le phénomène dans ce secteur.

Une victoire?
Oui, bien sûr, tout en sachant que ces réseaux peuvent se reconstruire très vite ailleurs.

Les migrants sont-ils utilisés à des fins criminelles?
Nous n’avons pas de preuve. Nous savons que la ’ndrangheta recrute aujourd’hui des personnes habituées à des modes opératoires plus violents, notamment dans les pays de l’Est. Des restes humains ont été retrouvés à plusieurs reprises ces dernières années en Calabre, mais leur identification n’ayant pas été possible, nous n’avons encore jamais pu établir de lien direct. La probabilité qu’il s’agisse d’immigrants éliminés par la mafia après avoir fait un sale boulot est forte. Et j’espère que les enquêtes que nous menons permettront bientôt de le prouver.

La mafia est-elle présente dans les centres d’accueil?
Non, heureusement. Il y a de nombreuses coopératives qui font un travail remarquable avec les migrants. Ils sont hébergés dans de bonnes conditions, bénéficient de prestations sanitaires, sociales et peuvent suivre des formations en vue de s’intégrer. Mais il y a d’autres situations où, oui, des membres de réseaux criminels, pas forcément de la ’ndrangheta d’ailleurs, abusent de ces personnes et c’est là que nous intervenons.

Comment? Sur dénonciation?
Ou suspicion. C’est là toute la complexité. Il ne suffit pas juste d’un témoignage pour intervenir. Il faut ensuite une enquête de police déterminant s’il y a lieu d’enclencher une procédure. ça peut être long. Dès que nous avons les preuves suffisantes, nous intervenons rapidement.

Les camps illégaux sont aussi pointés comme réservoir de main d’œuvre pour la mafia.
Certainement, car ils sont souvent occupés par des personnes clandestines restées en Italie après une décision négative d’asile. Ces gens, appelés «immigranti», sont encore plus vulnérables. Dès que nous avons connaissance de l’existence d’un camp sauvage, nous devons intervenir et le démanteler. Mais la plupart du temps, ils recréent le ghetto ailleurs. C’est tout le problème de la Calabre et du Sud de l’Italie qui héberge plus de 80% des migrants arrivant en Europe et n’a ni travail ni logements en suffisance à leur offrir.

Combien de ces milliers de migrants débarquant chaque année pourront vraiment s’intégrer ici?
Je ne sais pas, je ne suis pas assez plongée dans la réalité de l’intégration sociale. Mais, à mon sens, très peu étant donné la situation économique précaire de la Calabre.

L’Italie doit-elle fermer le robinet migratoire?
C’est une question politique à laquelle je n’ai pas à répondre. Je pense juste que l’Italie ne pourra pas continuer à gérer seule ce flux migratoire continu. L’Europe doit prendre ses responsabilités aussi. L’Italie est historiquement une terre d’émigration et d’immigration. Dans sa grande majorité, la population est prête à accueillir ces migrants. Il y a un moment pourtant où on risque de dépasser le seuil supportable pour la région. Ce qui pourrait conduire à des émeutes, comme à Rosarno en 2010, où la population s’est violemment révoltée contre les migrants et la police.

En vous attaquant à la plus puissante mafia d’Italie, vous prenez de très gros risques. Vous n’avez jamais eu envie d’abandonner?
Vous dire que je n’ai jamais peur serait mentir. Mais je suis passionnée et convaincue que c’est juste. Je suis en Calabre depuis 1999 et, malgré toutes les menaces et la difficulté à mener ces procédures, je n’ai jamais imaginé renoncer. Ce n’est pas tous les jours facile d’être accompagnée par des policiers 24 heures sur 24, ni pour moi, ni pour ma famille, mais c’est un choix que j’ai fait pour la justice et la dignité humaine.

Vous êtes la seule femme procureure en Calabre, est-ce une difficulté supplémentaire?
Oui, clairement, ce d’autant que je viens du Nord, je suis Piémontaise. J’ai dû faire ma place pour m’imposer dans un milieu d’hommes. Mais je me sens respectée dans cette fonction. Il y a une grande solidarité dans la profession.

Les femmes sont-elles plus pugnaces, plus courageuses?
En vingt ans de magistrature, j’ai constaté que les femmes sont souvent le déclencheur d’une procédure. Elles n’ont pas le même sens de l’omertà (loi du silence: ndlr). Elles prennent plus de risques, elles sont plus sensibles à l’injustice et parfois moins corvéables. De plus en plus de femmes se rebellent et font tomber des criminels. Mais elles le paient aussi parfois très cher.

C’est-à-dire?
Je me souviens d’une jeune mère qui avait dénoncé son mari pour protéger son fils encore bébé. Son témoignage avait permis de démanteler tout un réseau. Mais elle s’est suicidée peu après, dans l’incompréhension générale. Difficile de croire qu’après avoir traversé tout ça et être enfin sortie de ce milieu mafieux, elle ait décidé de mettre fin à ses jours en buvant de l’acide. Mais là encore, impossible de prouver qu’elle a été assassinée.

Les coups de filet se multiplient ces derniers mois, est-ce à dire que la justice peut abattre un jour la ’ndrangheta?
Je l’espère, oui (rires)! Même si je sais que le chemin sera long. Les arrestations en mai dernier de 68 personnes affiliées à la mafia ayant fait main basse sur un centre d’accueil pour migrants à Crotone, et les quelques autres interpellations et enquêtes en cours, permettent en tout cas de fragiliser certaines branches d’une bête à multiples tentacules.

Quelle est votre priorité aujourd’hui?
Court-circuiter les réseaux de traite d’êtres humains et d’exploitation de migrants et d’immigrants. Rendre la liberté et la dignité aux personnes prisonnières de réseaux mafieux et bien sûr récupérer pour la collectivité italienne les fortunes colossales engendrées par ces trafics.

 

Paru dans l’édition de novembre 2017

 

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