La grande coalition, un «poison lent» pour la démocratie allemande?

Le Bundestag à Berlin. © Alex Green / 22 août 2017

Le Bundestag à Berlin. © Alex Green / 22 août 2017

 

L’alliance gouvernementale entre les conservateurs et les sociaux-démocrates n’a pas que des avantages. Des politologues pointent la frustration, le sentiment d'impuissance et le fatalisme qui gagnent les électeurs. Éclairage à trois jours des élections générales.

 

Déborah Berlioz
Correspondante à Berlin

 

21 septembre 2017 — Sur ses douze années de gouvernement, Angela Merkel en a passées huit aux côtés des sociaux-démocrates du SPD. Pourtant, avant l’arrivée de la chancelière au pouvoir en 2005, la «grande coalition» était une exception dans l’histoire politique allemande. On en trouve un seul autre exemple, entre 1966 et 1969, sous la direction du conservateur Kurt Georg Kiesinger.

«Cela devrait rester une exception car elle limite le débat politique, estime Gero Neugebauer, chercheur à l’Université Libre de Berlin. Aujourd’hui, de nombreux sujets sont à peine discutés, comme la politique européenne ou les conséquences de la mondialisation. Il n’y a pas de conflit
Surtout que, dans l’actuelle constellation, l’opposition est véritablement réduite à peau de chagrin. Les conservateurs de la CDU et le SPD représentent 80% des députés au Bundestag, la chambre basse du Parlement.

Or plus l’opposition est faible, moins elle a de droits. Par exemple, il fallait auparavant 25% des députés pour demander une commission d’enquête parlementaire. Si cela a été réformé au début de la législature, il faut toujours 25% des députés pour demander l’examen d’une loi par la cour constitutionnelle. Le journaliste Ludwig Greven écrivait ainsi dans Die Zeit en décembre 2013: «Le Bundestag sera plus que jamais un comité d’acquiescement, qui ne fait rien d’autre que donner sa bénédiction aux décisions prises pas la direction de la coalition. Il y aura peu de débat, et tout aussi peu d’opposition efficace.»

 

Une abstention record

Cette absence de discussion «peut avoir un effet paralysant, estime Gero Neugebauer, et étouffer l’envie d’aller voter». Le politologue Alexander Haüsler partage cette analyse: «Beaucoup de gens sont frustrés par la grande coalition, qui a conduit les deux grands partis à bouger vers le centre, et donc à délaisser toute une partie de l’électorat.» Déjà en 2006, la directrice de l’institut Allensbach, Renate Köcher, avait qualifié la grande coalition de «poison pour la démocratie». Selon elle, cette constellation politique «provoque chez les électeurs un sentiment d’impuissance et de fatalisme». Cela expliquerait la hausse de l’abstention. La participation aux élections législatives est passée de 77,7% en 2005 à 71,5% en 2013.

Pour de nombreux observateurs, ce rapprochement au centre des deux grands partis favoriserait également les extrêmes. «Après la première grande coalition, le parti néonazi NPD a obtenu 4,9% des suffrages aux élections législatives de 1969», confirme Gero Neugebauer. Aujourd’hui c’est l’Alternative pour l’Allemagne, sous l’acronyme allemand AfD, qui profite de la frustration des électeurs. Le parti populiste est crédité de 8 à 11% des intentions de vote. Toutefois la grande coalition n’est pas la seule à blâmer. La hausse des inégalités, la crise des réfugiés ou encore la politique d’austérité ont également fait le jeu de l’extrême-droite. De la même manière, la hausse de l’abstention ne remonte pas à 2005, mais aux années 1970.

 

Toujours populaire

Malgré ses défauts, la grande coalition reste populaire. Dans les sondages sur les alliances politiques souhaitées par les Allemands, elle arrive toujours en deuxième, voire en première position. «La démocratie du consensus est le modèle dominant ici, précise Gero Neugebauer. Les conflits politiques apparaissent comme néfastes.» Après les crises et la violence qui ont secoué l’Allemagne au XXe siècle, ses citoyens aspirent à la sécurité. Et rien ne la promet mieux que la stabilité d’une grande coalition.

Ni Angela Merkel, ni Martin Schulz n’ont donc exclu la possibilité d’allier à nouveau leurs partis après le scrutin de dimanche. Toutefois, si une grande coalition peut être dommageable à la démocratie, elle le sera encore plus pour le SPD en cas de victoire de Merkel. Dirigés par elle, les sociaux-démocrates font déjà figure de «caniches en laisse», ironise Gero Neugebauer. «Ils doivent aller dans l’opposition, afin de se redéfinir et de construire une alternative crédible avec les Verts et die Linke», conclut le politologue.