L’Iran dans l’impasse

 Scènes de la vie quotidienne à Téhéran. © Nicolas Boyer / Agence Hans Lucas / Octobre 2017

Scènes de la vie quotidienne à Téhéran. © Nicolas Boyer / Agence Hans Lucas / Octobre 2017

 

 

La république islamique est tenaillée par le bras de fer sans fin entre réformistes et conservateurs. Ce conflit se profile derrière les récentes manifestations de rue, catalysant le malaise des Iraniens face à la stagnation économique et les inégalités. Analyse.

 

José Antonio Garcia Simon
19 janvier 2018

D’après Machiavel, pour conserver le pouvoir, certains princes nourrissaient des inimitiés contre eux-mêmes. C’est peut-être cela qui vient de se passer récemment en Iran avec, en toile de fond, son lot d’intrigues de palais et de luttes entre factions.

La vague de protestations, qui a secoué des dizaines de villes et de communes rurales dans la république islamique au tournant de l’année, entraînant une vingtaine de morts et environ quatre mille arrestations, a pris de court les autorités locales.

À l’origine de la contestation, il y aurait la fuite, procédant de l’entourage même du chef de l’État, Hassan Rohani, de «détails sensibles» du prochain budget national. Celui-ci comprendrait une augmentation des fonds destinés à l’armée, aux Gardiens de la révolution et aux institutions religieuses (indispensables au maintien de l’élite cléricale), tout en réduisant les dépenses sociales et les subventions aux produits et biens de première nécessité, pain, combustible, etc.

Dans un pays où environ 40% des jeunes sont au chômage, l’inflation dépasse en moyenne les 10%, la corruption gangrène l’administration et les profits de la croissance économique tendent de plus en plus à bénéficier exclusivement aux élites, une telle répartition budgétaire ne pouvait que susciter un profond malaise.

À la différence des révoltes de 2009, lancées par les classes moyennes aisées, cette fois les instigateurs des manifestations étaient plutôt des jeunes issus des zones rurales et des couches populaires, traditionnellement fidèles au régime des ayatollahs.

Ce qui s’explique par la paupérisation de ces secteurs au cours de la dernière décennie, suite à la terrible sécheresse qui a frappé de vastes portions du territoire iranien, provoquant un exode rural massif vers des villes où les conditions de vie se réduisent à une dure subsistance.

 

Lutte des factions

À prime abord, les fuites orchestrées par l’entourage du président Rohani n’auraient pas eu les résultats escomptés. En effet, dans un premier temps, les manifestants ont concentré leur hostilité sur la gestion du gouvernement, accusé de ne pas trouver d’issue à l’impasse économique dans laquelle stagnent de vastes secteurs de la populations. Les démonstrations de la rue ont alors été utilisées par des conservateurs proches notamment de l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad pour lancer des attaques contre le réformisme de Rohani.

Cependant, très vite des revendications d’un autre ordre ont fait surface: contre les dépenses colossales engagées par l’Iran dans des conflits du Moyen-Orient (Syrie, Irak, Yémen, Liban) afin d’asseoir sa suprématie régionale, contre la corruption des élites et la théocratie. La contestation contre le gouvernement a ainsi débouché sur une remise en question du régime.

Dès lors, les autorités n’ont pas hésité à mettre en place la stratégie de choc habituelle: d’une part, l’organisation de contre-manifestations en faveur du régime et, d’autre part, le déclenchement de la répression, sous la tutelle des Gardiens de la révolution.

En apparence donc, Ahmadinejad, représentant de la dernière cuvée de conservateurs, serait le bénéficiaire de la vague de protestations – étant donné son opposition ouverte aussi bien aux réformistes qu’aux vieux dirigeants de la révolution.

Cependant, la magnitude des révoltes a éveillé de vives inquiétudes au sein de l’establishment iranien. Il ne serait pas surprenant alors de voir le gouvernement et la vieille garde conservatrice, dont le leader suprême Ali Khamenei et les Gardiens de la révolution sont les emblèmes, tisser une alliance de fait afin de rendre Ahmadinejad coupable des troubles – des accusations à peine voilées ont déjà été formulées en ce sens – et ainsi neutraliser un rival qui jouit encore d’un soutien populaire non négligeable.

L’agitation des dernières semaines pourrait pencher de son côté le bras de fer que Rohani engage avec les conservateurs depuis son arrivée au pouvoir en 2013. Ces derniers n’ont eu de cesse de torpiller la gestion du gouvernement, soit en empêchant les réformes des systèmes financier et sanitaire, soit en bloquant d’importants accords dans le secteur énergétique (gaz, pétrole) ou encore en plaçant le chef de l’État le dos au mur, via l’incarcération du frère du vice-président, pire en menaçant de mettre sous les barreaux le frère même de Rohani.

 

Dénouement?

Si le président iranien parvenait à arracher certaines concessions à ses adversaires, en leur démontrant que les réformes sont indispensables à la stabilité du système, alors les fuites s’avéreraient un pari dangereux mais payant. Or, au vu de la forte résistance à laquelle il a eu à faire face durant ces cinq années au pouvoir, la lutte pour aboutir à de véritables changements risque encore d’être féroce.

Entre-temps, comme l'analysait, en début d'année dans le Guardian, la journaliste iranienne Azadeh Moaveni, le pays continue à patauger dans l’impasse, économique mais aussi, si ce n'est surtout, politico-institutionnelle. D’un côté, il y a un gouvernement «dont les pouvoirs sont limités par des institutions militaires et religieuses, avec des agendas politiques et financiers souvent opposés aux siens». De l’autre, «une république théocratique qui peine encore et toujours à trouver ses marques, alors qu’elle impose des normes insoutenables à une société désespérée de s’intégrer au reste du monde».