La ’ndrangheta en Valais, une vieille histoire

© Alberto Campi / Calabre, 2012

© Alberto Campi / Calabre, 2012

 

Les liens de la mafia calabraise avec ce canton de frontière remontent aux années de la migration italienne en Suisse. Mais seulement depuis 2006, la présence de la ’ndrangheta en Valais est remarquée à la faveur d’enquêtes que les autorités italiennes mènent de plus en plus efficacement contre les ramifications mafieuses en dehors de l’Italie.

Mattia Pacella et Federico Franchini
13 décembre 2016

 

Selon les autorités italiennes, il est le «régent» d’un puissant clan de la ‘ndrangheta, la mafia calabraise, un grade et une position qui forcent le respect dans cet univers mafieux. Avant de tomber dans les filets de la justice helvétique, Leo C. vivait dans le Haut-Valais, où il conduisait une vie apparemment tranquille. Depuis fin 2013 au bénéfice d’un permis B, alors qu’il coule de jours paisibles en Suisse, il est condamné en Italie, le 3 décembre 2014, en première instance par le Tribunal de Reggio Calabria, à 9 ans et six mois de prisons, pour appartenance à une association mafieuse, extorsion et détention d’armes.

À ce moment-là, la justice italienne ignore qu’il réside en Suisse depuis un peu plus d’une année. L’homme demeure introuvable pour la police de la Péninsule. Ce n’est qu’en août 2015, grâce à une enquête conjointe avec le Parquet fédéral, qu’elle parvient enfin à repérer la planque helvétique de Léo C. La justice transalpine réclame aussitôt à la Confédération son arrestation puis son extradition.

L’Office fédéral de justice (OFJ) attendra un an avant d’émettre un mandat d’arrêt à l’encontre du mafieux, en vue de l’extrader vers l’Italie. Le 3 août 2016, le «régent» est placé en détention à Sion. En attendant que Berne lui remette l’accusé, la justice italienne confirme, le 22 novembre dernier, en deuxième instance, le verdict de décembre 2014. Léo C. est informé de ce jugement alors qu’il croupit dans sa cellule valaisanne. L’extradition de ce chef mafieux est actuellement suspendue à un recours déposé par son avocat.

«Le condamné n’a pas atterri en Suisse par hasard. Il y disposait certainement d’un pied-à-terre et de quelqu’un qui le connaissait et qui était prêt à l’aider», commente le procureur italien Stefano Musolino, chargé des enquêtes anti-mafia nommées Alta tensione 2  (Haute tension 2). En Valais, la présence de mafieux italiens n’est pas exceptionnelle. Longtemps, cette réalité a été, à tort, considérée au rang d’un fait divers. Depuis quelques années, grâce aux informations acquises par la police italienne, croisées avec celles de la police fédérale, l’image devient de plus en plus nette. Et elle montre que des cellules de la ‘ndrangheta sont enracinées en Valais depuis des décennies et qu’elles œuvrent entre ce canton et la province piémontaise de Verbano-Cusio-Ossola.

Dans son rapport 2014, la police fédérale rappelait que le Tessin est la porte d’entrée de la mafia calabraise en Suisse. Mais elle pointait également la présence de cellules de la ’ndrangheta à Frauenfeld, en Thurgovie, et ailleurs en Suisse, notamment à Zurich. En Valais, précisait-elle, «les principaux représentants viennent avant tout de la Calabre méridionale (…). Ils sont considérés comme étant bien intégrés socialement.*»

Cette propension à se fondre dans la masse n’aura finalement pas permis à Antonio Nucera et à son fils Francesco de rester inaperçus. En été, ils sont remis par Berne aux autorités de leur pays. Comme Leo C., ils avaient été condamnés en Italie, en première instance, respectivement à 9 et 6 ans de prison pour association mafieuse et blanchiment. C’était en 2013.

Au terme d’une longue cavale, ils ont été arrêtés en mars 2016. L’un à Saas-Grund, l’autre à Viège. Avec la famille mafieuse de Leo C., les Nucera partagent une racine commune à Gallicianò, près de Condofuri, un petit village de la côte ionique dans la région de Reggio Calabria. Comme l’a révélé L’illustré, dans son édition du 7 septembre 2016, Nucera père travaillait deux jours par semaines dans un ski-lift de la tranquille localité de Saas-Almagell, entre Saas-Fee et Zermatt. Le reste du temps, il s’occupait du petit téléski du village. À Viège et à Brigue, il avait ouvert plusieurs relations bancaires par lesquelles il faisait transiter des sommes d’argent d’origine douteuse.

© Alberto Campi / Sion, 2012

© Alberto Campi / Sion, 2012

 

A l’assaut des marchés publics

Les activités des mafieux calabrais en Valais ne se limitent au blanchiment pur et simple. Ils sont également actifs dans la construction. Selon une enquête publiée sur le site romand Jet d’encre, les clans auraient posé leurs griffes sur le chantier du tunnel d’Evyholz, ainsi que sur ceux de l’assainissement de l’autoroute A9 et de la construction du pont près de Niedergesteln (lire ici).

Pour remporter ces marchés publics, les mafieux se sont servis d’une société à Thun et d’une autre à Viège. Cette dernière a été fondée en 1993 par un Italien d’origine calabraise qui habitait à l’époque dans la zone de Verbano-Cusio-Ossola. Les chantiers d’Evyholz et de l’autoroute A9 ont généré des coûts plus élevés que prévu, motivant une enquête du Contrôle fédéral des finances, actuellement en cours.

En mars dernier, le directeur de cette société a été arrêté et, avec lui, deux fonctionnaires du bureau valaisan de l’OFROU, l’Office fédéral des routes, rapidement libérés. Ils étaient soupçonnés de corruption active et passive dans le cadre de l’adjudication d’un marché public de la valeur de 35 millions de francs pour la restructuration du tunnel de la Casermetta, sur la route du Simplon.

Selon le site Jet d’encre, le nom de ce directeur figurait déjà dans une ordonnance émise par le Tribunal de Reggio Calabria… en 2009, dans le cadre de l’enquête Nuovo Potere sur des clans calabrais ayant des ramifications dans le Piémont et en Suisse (lire ici). Pour les enquêteurs italiens, l’homme aurait eu des liens avec des membres de l’organisation mafieuse chargés d’acheminer de la drogue de l’Italie en Suisse, et des armes, appelées dans le jargon mafieux «chocolat», dans le sens inverse.

Cela fait une dizaine d’années que la mafia calabraise en Valais, d’ordinaire très discrète, fait beaucoup parler d’elle. Précisément depuis qu’un boss de la ’ndrangheta a été capturé en 2006 à Viège, puis condamné à la perpétuité en Italie pour un double homicide. Le plus récent de tous, le cas de Léo C. est emblématique de la facilité, pour les mafieux, d’obtenir un permis de résidence, malgré un casier judiciaire pas tout à fait vierge dans leur pays.

Dans ce cadre, le canton du Tessin a été le premier à introduire, il y a quelques mois, l’obligation d’un extrait du casier judiciaire italien pour les permis B et G, mentionnant non seulement les condamnations définitives, mais aussi les procédures en cours. Une mesure qui a irrité l’Italie et l’Union européenne. Dans la plupart des cantons suisses, aucune règlementation semblable n’est en vigueur. En Valais, pour obtenir un permis B, il suffit de décrocher un contrat de travail de la durée d’au moins 365 jours. Quand certains ne décident de contourner carrément la voie légale…

En octobre dernier, devant les juges italiens, la confession de Gennaro Pulice, repenti de la ‘ndrangheta et ancien killer du clan calabrais Cannizzaro-Daponte-Iannazzo, a fait sensation. Il a raconté comment il avait facilement pu obtenir un permis de séjour et de travail en Suisse: en versant des pots-de-vin à un fonctionnaire tessinois.

 

Paru dans l’édition de décembre 2016


* Au lendemain de l’arrestation, le 8 mars dernier, de 15 membres présumés de la ‘ndrangheta, dont 12 dans le canton de Thurgovie, le Tages Anzeiger livre des informations sur le profil de ces hommes indiquant que beaucoup d’entre eux seraient des «secondos», des immigrés de deuxième génération qui ont grandi et ont été scolarisés en Suisse. Leur profession: revendeur de voitures, chauffeur d’autobus ou employé de banque. Tous participaient activement à la vie de la communauté. (Le Temps du 9 mars 2016).