Quand Nestlé finançait les fédéralistes européens

Montage par © Charlotte Julie / 2017

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Il y a septante ans, des industriels suisses ont permis à l’Union européenne des fédéralistes de financer ses premières activités en vue de construire une Europe supranationale. L’histoire de cet épisode peu connu de la construction européenne offre une perspective intéressante sur les tensions actuelles entre Berne et Bruxelles.

 

Martin Bernard

22 novembre 2017 — La Confédération est depuis près de quatre ans plongée dans un «bourbier européen». Elle n’arrive pas à redéfinir ses relations bilatérales avec l’UE à l’aide d’un accord institutionnel. Il y a septante ans, pourtant, la Suisse a été une terre d’accueil pour l’un des plus importants mouvements européens: l’Union européenne des fédéralistes (UEF). Sans l’aide pécuniaire de certains industriels helvétiques, l’UEF n’aurait sans doute pas été en mesure de financer ses activités lors des premiers mois de son existence. L’histoire de cet épisode peu connu de la construction européenne offre une perspective intéressante sur les tensions actuelles entre Berne et Bruxelles.

L’UEF est officiellement créée en décembre 1946, à Paris. Elle coordonne immédiatement l’action d’une cinquantaine de mouvements fédéralistes nationaux déjà organisés, tels que Federal Union ou Movimento federalista europeo. L’organisation rassemble rapidement près de 100’000 membres. Jusqu’en juillet de cette année-là, cependant, l’UEF «n’avait que très peu d’argent, car un seul mouvement avait payé sa souscription, et qu’à ce moment-là il n’y avait pratiquement aucune donation», indique l’universitaire François-Xavier Rebattet dans une thèse publiée à Oxford en 1962. Plus loin, il complète: «(…) Mais le secrétariat général de l’UEF a été établi à Genève car des fonds furent collectés en Suisse. Un comité d’action en faveur de l’UEF fit appel à des hommes d’affaires helvétiques (…) pour défendre les intérêts économiques considérables que la Suisse avait en dehors de ses frontières en finançant l’unité européenne

 

Large financement

Le chercheur précise que des industriels suisses ont répondu à l’appel. Ils auraient octroyé 7’146 livres sterling (l’équivalent de 337’350 francs actuels, ndlr) à l’organisation. Ce montant «a représenté pratiquement l’entier du budget de l’UEF de juillet 1947 à juillet 1948», souligne François-Xavier Rebattet. Et d’ajouter: «Les sommes les plus larges ont été données par Nestlé

Contacté au sujet de ce financement, le professeur Nicolas Stenger, de l’Université de Genève, confirme le rôle important joué par Nestlé durant cette période. «Il est corroboré par les témoignages de leaders de l’Union européenne des fédéralistes, comme son président Henri Brugmans et son secrétaire général Raymond Silva», note ce spécialiste, auteur d’une thèse sur l’engagement de l’écrivain Denis de Rougemont en faveur de l’Union fédérale de l’Europe.

Dans ses mémoires, en effet, Raymond Silva relate sa rencontre avec la direction de Nestlé. «Je connaissais le DG de Nestlé qui m’obtint un rendez-vous avec son président: Édouard Müller. (…) Le déjeuner avait lieu sur la terrasse d’une belle maison dont la pelouse descendait en pente douce jusqu’aux rives du lac Léman. (…) Je me montrai aussi éloquent que possible, réfutai ses arguments, développai tel ou tel point qu’il me priait d’approfondir et le dialogue se poursuivit plus de trois heures. Le rêve se concrétisait, mon interlocuteur s’étant pris au jeu et nous refaisions le monde au travers de nos lorgnettes. Vers six heures, Édouard Müller levait la séance. Il n’avait pas été question d’argent mais il sortit son chéquier, y inscrivit une somme et, en me quittant à la gare de Vevey, me tendit un chèque: – Vous en prendrez connaissance dans le train. Il y était inscrit la somme fabuleuse de cent mille francs suisses. Grâce à Edouard Müller, tout devenait possible

Dans son ouvrage À travers le siècle, Henri Brugmans écrit pour sa part à propos de ce montant: «En fait, ce n’était pas le pactole, mais nous allions pouvoir organiser à Montreux le Congrès que nous avions déjà projeté.» Celui-ci a lieu du 27 au 31 août 1947. Seize pays et une quarantaine de groupements militants sont représentés. Cette rencontre a posé les bases d’une certaine idée du fédéralisme européen. «Il est également à l’origine de la fondation du Conseil de l’Europe», note Axel Marion, président de la section vaudoise du Nouveau mouvement européen suisse (NOMES).

 

Archives lacunaires

Les Archives historiques de Nestlé, à Vevey, n’ont pas été en mesure de fournir des indications supplémentaires sur ce financement, car aucun document comptable n’y est répertorié. «Nous savons que Nestlé, au sortir de la Seconde Guerre mondiale, et notamment via ses dirigeants, a été très attaché aux valeurs de la paix et à la reconstitution d’une stabilité en Europe aussi bien pour des raisons philosophiques qu’économiques», indique seulement une des archivistes. Il n’a pas été possible de retrouver les noms des autres firmes impliquées.

En 1948, l’UEF participe à l’organisation du Congrès de l’Europe à La Haye, qui a lieu en mai de la même année. Suite au succès de cette conférence est créé le Mouvement européen, qui regroupe en son sein l’UEF et d’autres organismes similaires. La nouvelle structure peut compter, dès le mois de mars 1949, sur le soutien financier de l’American Committee on United Europe (ACUE), un organisme public-privé financé par la CIA et la Fondation Ford.

Entre 1949 et 1960, selon l’historien britannique Richard Aldrich, entre la moitié et deux-tiers du budget du Mouvement européen provenait de l’ACUE. À en croire le journaliste et écrivain Rémy Kaufer, spécialiste des questions d’espionnage, l’ACUE aurait versé l’équivalent de 50 millions de dollars actuels à tous les mouvements pro-européens actifs entre 1949 et 1959.

L’UEF continue aujourd’hui de promouvoir l’intégration économique et politique de l’Europe. «Il s’agit du courant de pensée le plus fort du point de vue du militantisme européen», souligne Axel Marion. Le NOMES est la branche helvétique de l’organisation. Sur la question épineuse des relations entre la Confédération et Bruxelles, il milite pour redorer l’image de l’Europe. Il cherche aussi à «protéger la libre circulation à l’échelon européen et donc les accords bilatéraux».

 
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