Autour d’un pactole de la mafia caché à Martigny

À Martigny, un clan calabrais avait posé au début des années 1990 le premier jalon de ses trafics mafieux en Suisse. © Alberto Campi / 8 septembre 2011

À Martigny, un clan calabrais avait posé au début des années 1990 le premier jalon de ses trafics mafieux en Suisse. © Alberto Campi / 8 septembre 2011

 

Près de 1 million de francs appartenant à la ’ndrangheta ont été confisqués, en 2009, en Suisse. Après huit ans de procédure, Berne s’apprête à transférer la somme aux autorités italiennes. Les fonds découlaient du trafic de cocaïne du clan calabrais des Nirta, lié aux narco-trafiquants colombiens. Une affaire qui rebondit suite à la retentissante arrestation, fin janvier, du chef du Parquet du Val d’Aoste. Il est accusé d’avoir favorisé un entrepreneur italien, proche du clan Nirta, établi à Martigny, où tout a commencé.

 

Mattia Pacella
et Federico Franchini
Mars 2017

Le montant n’est pas faramineux, mais sa valeur symbolique est inestimable. La Confédération va bientôt verser aux autorités italiennes 933 000 francs appartenant à la ’ndrangheta, la mafia calabraise. Confisquée il y a huit ans, la somme est l’addition d’avoirs douteux déposés sur deux comptes bancaires, l’un à Genève et l’autre à Martigny.

La titulaire de ce dernier était la compagne d’un dénommé Giuseppe Nirta. Un nom synonyme de sang et de pouvoir mafieux, celui d’une famille originaire du village de San Luca, fief de la ’ndrangheta, d’où étaient originaires les six Calabrais criblés de balles devant une pizzeria à Duisbourg, en Allemagne, en août 2007. Victimes expiatoires d’une vendetta entre deux clans rivaux.

De Giuseppe Nirta, on en compte au moins deux dans l’annuaire de la ’ndrangheta. Le plus médiatisé figure parmi les auteurs du massacre de Duisbourg. À ne pas confondre avec son homonyme, un homme doté d’une envergure criminelle plus modeste, arrêté à Aoste en 2009, pour trafic de drogue, condamné à 7 ans de prison et libéré en 2014 déjà à cause d’un défaut de procédure. Un personnage que les autorités suisses ont appris à connaître.

Ce Giuseppe Nirta avait élu domicile dans la commune de Quart, près d’Aoste, qui compte un peu plus de 3000 habitants. D’ici il assurait son rôle d’émissaire de la mafia calabraise dans la Vallée d’Aoste. Mais au début des années 1990, ses activités franchissent la frontière avec la Suisse. Rapidement, et sans difficultés, le mafieux active plusieurs relations bancaires. En s’appuyant sur des prête-noms choisis parmi ses proches. Très proches même, puisqu’ils ne dépassent pas le cercle familial.

 

«Complicité» locale

 

L’homme crée une petite nébuleuse financière en posant, en 1993, son premier jalon à Martigny, où il bénéficiera des services d’un intermédiaire, un ex-employé de banque, aujourd’hui co-titulaire, dans la ville valaisanne, d’une société de gestion de fortune et de placements mobiliers et immobiliers.

Dans cette nébuleuse, il y a les comptes saisis, au nombre de deux, et ceux qui demeurent dans le viseur de la justice. Dans cette catégorie, selon des documents judiciaires italiens en notre possession, on en dénombre sept, la société de gestion de fortune à Martigny disposant d’une procuration pour quatre d’entre eux. Avec celui confisqué en Valais, les autorités suisses ont aussi bloqué un compte à Genève, appartenant à la fondation familiale des Nirta, créée en 2005 au Liechtenstein. Une entité baptisée «Terarg», un acronyme qui a dû paraître familier aux enquêteurs: il s’agit des trois premières lettres des nom et prénom de la mère de Giuseppe Nirta. également titulaire d’un compte à Lausanne, ajoutent les autorités italiennes. Montant initial: 1 234 304 francs suisses. Tant que la chose reste en famille...

Selon la presse transalpine, les montants confisqués à Martigny et à Genève seront prochainement transférés à l’Agence nationale italienne pour la gestion des biens confisqués à la mafia. Un long cycle de huit ans s’achève, durant lequel l’avocat de la famille Nirta a multiplié les recours, prétendant que ces avoirs étaient le produit «d’une vie de travail et de sueur dans les champs alpins».

En rejetant ces arguments, la Cour pénale d’Aoste fait valoir la «disproportion entre le revenu déclaré et l’important patrimoine des Nirta». Un patrimoine accumulé, assurent les magistrats valdôtains, «à travers des activités illicites». Plus précisément, un trafic de cocaïne, en provenance d’Amérique du Sud, que la cellule valdôtaine des Nirta gérait en lien avec des narco-trafiquants colombiens. Mis au jour par les enquêteurs italiens, ce trafic est à l’origine de l’arrestation, en 2009, de Giuseppe Nirta, de son frère Domenico et de deux autres membres de la famille, tous domiciliés dans la commune de Quart.

Ce sont les nombreux voyages de Giuseppe Nirta en Suisse qui éveillent les soupçons des autorités italiennes. Des équipes de policiers d’Aoste et de Turin sont alors chargées de le prendre en filature. Le plus souvent, ses déplacements se font à destination de Martigny. Mais entre 1994 et 2009, le Calabrais se rend au moins quatorze fois en Colombie.

Blanchit-il en Suisse les sommes issues du trafic de drogue? La Confédération, qui reçoit une demande d’assistance italienne en 2009, se mobilise. «L’affaire Nirta est historique», s’exclamait à l’époque Alberto Perduca, ex-procureur chargé des mesures préventives à Turin, dans le Corriere della Sera: «Un exemple de la façon dont la coopération judiciaire commence à être accordée à l’Italie par des pays étrangers dans le processus de prévention, non seulement criminel, d’une organisation mafieuse.» La collaboration helvétique contribuera à mettre la main sur le mafieux et ses complices.

 

Mozzarella, pâtes fraîches et jambon cru

 

La découverte des comptes en Suisse a été rendue possible grâce aux écoutes téléphoniques, dévoile le Corriere della Sera du 3 février dernier. Et à cette conversation qui a attisé la curiosité des policiers italiens: il y était question d’un échange de «200 bouteilles» à la frontière suisse, une façon, à l’évidence, de nommer l’argent. Cette piste conduit d’abord les enquêteurs vers la fondation liechtensteinoise des Nirta, où sont stockées les «200 bouteilles». À partir de cette entité, créée par l’intermédiaire valaisan sis à Martigny, les enquêteurs remontent ensuite aux comptes suisses, grâce à l’entraide de la Confédération.

«La seule raison de la création clandestine d’un trésor en Suisse, dissimulé par l’écran d’une société fiduciaire au Lichtenstein, est celle de soustraire au contrôle des autorités italiennes des sommes d’argent d’origine illicite qui, si elles avaient été déposées sur des comptes en Italie, auraient fait l’objet d’investigations sur leur origine», assènent les juges italiens dans un document judiciaire que La Cité a pu se procurer.

Le terme «trésor», adopté par les autorités transalpines, peut paraître excessif, au vu des sommes déjà confisquées, et de celles mises à jour, dépassant en tout et pour tout les deux millions de francs. Mais c’est un paysage mafieux qui se dessine derrière ce pactole. Dont la pompe d’irrigation se situe à Martigny.

Dans la ville valaisanne, les Nirta entretiennent d’autres contacts, dont un certain G.C., revendeur de produits italiens parmi les plus prisés en Suisse, de juteuses mozzarellas de bufflonne, pâtes fraîches et jambon cru de Parme. Pour ce dynamique commerçant, qui parvient à se tailler en quelques années une part du marché romand, tout semble aller pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles... jusqu’à ce 31 janvier 2017, lorsqu’il est arrêté à Aoste par la police italienne. Une arrestation qui serait presque banale, si elle n’était pas étroitement liée à celle, exécutée le même jour, du chef du Parquet du Val d’Aoste, Giuseppe Longarini.

Ce coup de filet fait l’effet d’une bombe. Et pour cause. Les enquêteurs soutiennent que l’homme le plus haut placé dans la hiérarchie judiciaire valdôtaine aurait réalisé des actes délictueux en binôme avec G.C., l’accusant ainsi de prise illégale d’intérêts et de complicité. Ils évoquent, à titre d’exemple, la pression que Giuseppe Longarini aurait exercée sur le propriétaire d’un hôtel très en vue dans la région, pour qu’il confie à G.C. un contrat de fourniture alimentaire pour 70 000 euros par an. Une forme d’extorsion.

Devant les juges, le 7 février, l’homme a fermement nié les faits. Au moment où nous passions sous presse, il maintenait sa ligne de défense. Le procureur et le commerçant se sont appelés 148 fois en l’espace d’une année, indiquent les relevés téléphoniques publiés par la presse transalpine. Suggérant que l’entente entre les deux personnages allait bien au-delà d’une cordiale amitié.

 

Une taupe très haut placée

 

Ce n’est pas tout. «La présence de Longarini, même avec d’autres personnes, a été observée plusieurs fois chez C.», notent encore les autorités italiennes. Elles ajoutent que le commerçant «a été vu en train de quitter son entreprise laitière» en compagnie du procureur et de «charger une caisse de marchandises sur le siège arrière de la voiture de ce dernier». Des cadeaux en nature qui ne se limitent pas à la fourniture d’aliments, poursuivent les juges. Giuseppe Longarini aurait aussi bénéficié d’un voyage au Maroc.

Mais il y a pire, selon l’accusation. Le procureur aurait informé G.C., et donc indirectement un autre Giuseppe Nitra, cousin de celui dont on a parlé en début d'article*, «qu’une enquête sur eux était en cours». Le commerçant et le mafieux calabrais apprennent ainsi qu’ils avaient été placés sur écoute. Brusquement, ils arrêtent tout contact.

Lorsque les autorités valdôtaines ont requis la confiscation des biens de la famille Nirta en Suisse, elles ne s’attendaient pas à un tel dénouement. Pour la première fois, la justice du Val d’Aoste, la plus petite région d’Italie, obtenait une reconnaissance nationale: le gel d’avoirs mafieux dans un pays étranger, en l’occurrence la Confédération helvétique, est un épisode extraordinaire dans la vie d’une petite juridiction.

Ce moment de grâce est aujourd’hui gâché par l’arrestation de l’un des leurs, et pas n’importe qui, le chef du Parquet du Val d’Aoste, l’homme au courant de tout ce qui se tramait dans la région, qui ne pouvait pas ignorer le profil criminel du complice de G.C.. Longarini savait également que les Nirta entretenaient «des contacts multiples et continus avec des personnes bien ancrées dans des contextes criminels de nature mafieuse». Il n’ignorait pas non plus que des membres de cette famille disposaient d’«une grande fortune, de biens immobiliers et de grosses sommes d’argent d’origine obscure et inexpliquée, cachée dans les banques suisses», comme le notent les juges italiens.

 

Débat relancé?

 

Cette affaire est une nouvelle fois révélatrice des infiltrations mafieuses dans le tissu romand, notamment en Valais. Dans ce canton de frontière, la présence de la ‘ndrangheta est «une vieille histoire», comme nous le racontions dans notre édition de décembre 2016¹.

Suite à cette publication, nous avons appris que, le 17 février dernier, le Tribunal pénal fédéral (TPF) de Bellinzone a confirmé la décision d’extradition prise par l’Office fédéral de la justice à l’égard de L. Caridi, le «régent» d’un puissant clan mafieux de Reggio Calabria, dont nous avons relaté l’aventure et la mésaventure en Suisse: condamné en Italie, il s’était caché dans le Haut-Valais, où il avait été appréhendé au terme d’une longue cavale².

Par la même occasion, le TPF a reconnu le statut d’organisation criminelle à la ‘ndrangheta. Il a également statué que les faits reprochés au justiciable en Italie sont également réprimés par le droit suisse. Une prise de position importante dans le cadre du débat sur une meilleure application de l’article 260ter du Code pénal suisse³, qui punit l’appartenance ou le soutien à une organisation criminelle.

 

* Le 11 juin 2017, ce Giuseppe Nirta a été tué en Espagne. Lire ici (en italien).


1. La ’ndrangheta en Valais, une vieille histoire, par Mattia Pacella et Federico Franchini, La Cité, décembre 2016.

2. De la Calabre en Valais, un mafieux vit avec son clan, par Mattia Pacella et Federico Franchini. La Cité, décembre 2016.

3. Ces affaires qui brouillent l’image du Parquet fédéral, par Mattia Pacella, La Cité, décembre 2016.


Lire aussi:

Le Tessin, porte d’entrée de la mafia italienne en Suisse, par Federico Franchini, La Cité Magazine, édition hors-série, décembre 2015.

Comment renforcer la législation antimafia en Suisse?, par Federico Franchini, La Cité Magazine, édition hors-série, décembre 2015.