Pays basque, le «bélier» d’une nouvelle Europe?

© Alberto Campi / Ondarroa, Pays basque / Juillet 2016

© Alberto Campi / Ondarroa, Pays basque / Juillet 2016

 

Le 25 septembre, les électeurs de «la communauté autonome basque» sont appelés à renouveler leur Parlement. Les nationalistes, divisés en deux groupes, y sont largement majoritaires ¹. Les plus déterminés espèrent cette fois arriver en tête du scrutin. Ils entendent profiter de la dynamique enclenchée par le Brexit qui a eu pour conséquence indirecte de raviver l’idée d’indépendance en Écosse et Irlande du Nord. Rencontre avec Arnaldo Otegi, ancien de l’ETA, chef de file de la coalition de gauche EH Bildu ².

 

Par William Irigoyen
12 septembre 2016

Arnaldo Otegi est un animal politique. Né il y a cinquante-huit ans à Elgoibar dans la province de Guipuscoa, cette figure du nationalisme basque a l’Euskal Herria (Pays basque en euskara) chevillé au corps. Son rêve? Voir cette «communauté autonome» espagnole ³ divorcer de Madrid et accéder de plein droit à l’indépendance. Son engagement radical, qui ne date pas d’aujourd’hui, lui a valu de nombreux séjours en prison. Le 1er mars dernier, il achevait une peine de six ans pour «appartenance à une organisation terroriste au rang de dirigeant». Lors de sa première intervention, suivie de près par des sympathisants de la cause basque, il appelait à la consolidation de la paix. Arnaldo Otegi reste aujourd’hui haï par les parents et proches des victimes de l’ETA (Euskadi Ta Askatasuna ⁴) qui l’accusent de n’avoir jamais véritablement renié l’organisation qualifiée de terroriste ⁵. Il est l’un de ceux qui ont activement milité en faveur de la fin de la lutte armée, laquelle est effective depuis octobre 2011.

Nota bene: Quelques jours après la parution de cette interview dans la version papier de La Cité, la justice espagnole a décidé d'interdire à Arnaldo Otegi le droit de se présenter aux élections basques du 25 septembre.

 

Si, lors des élections du 25 septembre au Pays basque, votre coalition arrive au pouvoir à Vitoria-Gasteiz, quelle sera votre première mesure symbolique?

— J’observerai une minute de silence pour toutes les victimes du conflit politique vieux de cent ans et je lirai un manifeste pour la liberté de notre pays et pour l’égalité de son peuple.

Le 21 juin, 51,2% des Britanniques ont choisi de quitter l’Union européenne. En écosse et en Irlande du Nord, les électeurs ont massivement voté contre le Brexit. Avez-vous l’impression que ce référendum vient, indirectement, donner un coup d’accélérateur incroyable au combat indépendantiste?

— Il y a maintenant sept ans, nous avons misé sur un changement de stratégie. Nous avons considéré que si, dans l’Europe actuelle, se construisent de larges majorités au sein des différentes nations plaidant pour leur indépendance, la création de nouveaux États n’est qu’une question de temps. Jouant sur la peur, nos adversaires ont répondu assez curieusement que notre démarche nous placerait en dehors de l’Union européenne. Le Brexit démontre exactement le contraire. Il va apporter de nouvelles opportunités à tous ceux qui, en Écosse et en Irlande, défendent l’indépendance. En Catalogne et au Pays basque, il va y avoir de nouvelles avancées.

Certains nationalistes corses ont affirmé qu’ils avaient comme projet de faire accéder leur pays nouvellement indépendant à l’Union européenne. Et vous, que souhaiteriez-vous idéalement: un Pays basque indépendant à l’intérieur ou à l’extérieur de l’UE?

— En tant que candidat d’une large coalition qui va de la sociale-démocratie à l’anticapitalisme, je vous dirais que l’Union n’est pas configurée, territorialement, économiquement et socialement, comme un espace démocratique au service du peuple. Nous sommes en présence d’une Europe des marchands, une structure de domination de certaines élites financières. Pour les citoyens appartenant à différentes classes sociales, il ne s’agit pas d’un projet attirant. J’envisage un État basque au sein de l’espace européen mais agissant comme un «bélier» afin d’opérer une reconfiguration politique. Mais il nous faudra organiser un débat avec possibilité d’un référendum. Ce sont les citoyens qui doivent décider de leur appartenance ou non à l’UE.

Quels seraient les avantages et les inconvénients de la fondation d’un État basque?

— Les avantages sont évidents: nous récupérerions ainsi les instruments de souveraineté, en matière de politique fiscale et monétaire notamment, ce qui, dans un pays exportateur comme le nôtre, peut avoir une incidence positive sur l’efficacité de notre économie. Celle-ci repose sur l’industrie mais doit intégrer les défis sociaux et environnementaux. L’inconvénient majeur serait que ce scénario d’avenir génère de l’incertitude au sein de la population et que cela ait des répercussions évidentes, notamment sur les niveaux de consommation. Ce débat mérite une approche globale, certainement pas conjoncturelle.

Ne serait-il pas temps de construire, au Parlement européen, une liste «transnationale» des mouvements indépendantistes regroupant, au sein de Los pueblos deciden, la coalition à laquelle vous appartenez, des Nord-irlandais, des Corses, des Sardes, des Flamands et bien d’autres?

— C’est une bonne idée. Mais elle aurait dû être mise en œuvre il y a bien longtemps. Je suis convaincu que l’humanité est confrontée à des défis qui ne peuvent trouver de solutions dans les seules limites de nos territoires. Je crois que nous, les forces européennes d’émancipation, sommes un moteur de démocratisation nationale et sociale au sein de l’Union. Une grande coalition comme celle que vous évoquez démontrerait notre grande force et permettrait de canaliser le malaise populaire grandissant vis-à-vis de ce modèle d’Union à partir d’une perspective progressiste de gauche. Nous pourrions ainsi nous confronter aux positions politiques les plus réactionnaires, celles de l’extrême droite, qui sont en train de contaminer de larges secteurs de la population. Nous ne pouvons pas nous permettre de reproduire dangereusement les vieux scénarios des années 1930. La profonde crise civilisationnelle que nous traversons — avec les conséquences sociales et écologiques dramatiques que nous connaissons — sont en train de soulever de grandes vagues d’indignation populaire contre les élites gouvernantes. Dans certains cas, ce mécontentement est même dirigé par l’extrême droite ou par les cercles les plus réactionnaires des élites politiques et médiatiques. La gauche européenne a donc une responsabilité supplémentaire dans la situation actuelle.

Arnaldo Otegi vu par © Urtzi Gartzia / 2016

Arnaldo Otegi vu par © Urtzi Gartzia / 2016

Quelles doivent être, selon vous, les différentes étapes conduisant à l’indépendance du Pays basque?

— Parvenir à un accord démocratique avec Madrid sur la reconnaissance de notre droit à l’auto-détermination est une étape déjà conclue. Simplement, nous croyons que ni l’État espagnol ni l’État français ne permettront la concrétisation d’un tel scénario. Nous nous proposons donc de mettre en route un processus constituant, populaire, démocratique et participatif qui, partant de la réalité actuelle, aboutira à la construction de notre propre État. L’Europe doit se faire à l’idée que, après la Catalogne, nous allons constituer un deuxième front afin de demander à ce que soit respecté notre droit à l’auto-détermination. En plus d’appartenir à l’un des peuples les plus anciens du continent, nous, les Basques, possédons une structure économique et industrielle absolument distincte de celle de l’Espagne, dont le taux de chômage est le double du nôtre. Le poids de l’industrie dans l’économie est supérieur chez nous et avoisine celui que l’on trouve dans le reste de l’Union. Nous avons une conscience sociale bien plus avancée, ce qui nous permet d’affirmer que notre État assurera une meilleure et une plus juste répartition du travail et de la richesse, une politique environnementale progressiste et des positions claires en faveur de l’égalité des genres.

Est-ce que le projet d’émancipation écossaise vis-à-vis de la Grande-Bretagne, qui semble se dessiner, peut, selon vous, être un modèle politique à suivre?

— Le modèle écossais est idéal car il permet un référendum négocié avec l’État. Il apporte sérénité, stabilité et sécurité juridique au processus. Cependant, il n’est pas forcément exportable ici. L’État espagnol n’acceptera jamais un modèle de consultation populaire négocié avec le Pays Basque ou, comme on le voit actuellement, avec la Catalogne. C’est l’État espagnol lui-même qui crée de l’instabilité et de l’incertitude à son propre égard. Par conséquent, il compromet la stabilité européenne elle-même. Dans ces circonstances, la seule issue est de former des volontés démocratiques majoritaires capables de mettre en place, au Pays Basque comme en Catalogne, des processus unilatéraux d’indépendance.

Redoutant le développement des tendances séparatistes au Pays Basque et en Catalogne, le Premier ministre espagnol Mariano Rajoy s’est catégoriquement prononcé contre l’adhésion de l’Écosse à l’Union européenne. Est-ce que, selon vous, ce genre de position est, à terme, tenable?

— Monsieur Rajoy a un sérieux problème: l’Écosse et l’Irlande ont voté en majorité pour rester dans l’UE. Il ne peut pas continuer à nier un principe démocratique élémentaire qui est le droit pour un peuple de décider s’il veut être ou non indépendant. Sa menace de veto est tout simplement ridicule. L’Espagne a un problème. Elle voit dans l’Écosse ou l’Irlande un miroir dans lequel elle essaie par tous les moyens... de ne pas se regarder.

Depuis la fin du mois de juin, vous pouvez à nouveau vous déplacer dans l’Hexagone. Bernard Cazeneuve, le ministre français de l’Intérieur, a mis fin à une interdiction qui vous frappait depuis 32 ans. Cette «victoire» n’est-elle pas le signe que les représentants du «mouvement national» basque posent finalement plus de problèmes à leurs adversaires quand ils abandonnent les armes?

— C’est une victoire morale. Cette mesure injuste, impossible à défendre démocratiquement, nous fut infligée non seulement à moi mais aussi à des centaines de compatriotes. J’aimerais que cela illustre la volonté du gouvernement français — qui, de mon point de vue, a un rôle très important à jouer dans le processus de paix en Euskal Herria — de se repositionner dans le contexte actuel et ce, d’une manière plus constructive et positive. Mais, pour le moment, on n’en est pas là.

Si un jour le Pays basque devenait indépendant, est-ce que des citoyens comme votre intervieweur, qui porte un nom basque mais n’en parle pas la langue, pourraient automatiquement obtenir la nationalité ou bien faudrait-t-il qu’il soit né sur le sol basque?
— La politique d’accès à la nationalité que nous défendons est la plus progressiste du monde. Pour nous, est basque toute personne qui vit et travaille dans notre pays et souhaite le devenir. Il n’y a aucune autre restriction, même si, évidemment, notre État devra minutieusement contrôler l’accès à la nationalité tout en faisant preuve d’ouverture.

Propos traduits de l’espagnol par Sabine Thuillier


1.    27 sièges pour ENJ-PNV (Parti Nationaliste basque); 21 pour EH-Bildu (Euskal Herria Bildu, en français «Réunir le Pays basque»).
2.    Coalition composée de plusieurs partis de la gauche dite abertzale (patriotique): Eusko Alkartasuna, Aralar, Alternatiba, Sortu.
3.    Il en existe dix-sept au sud des Pyrénées.
4.    «Pays basque et liberté».
5.    L’organisation clandestine a mis fin à son action armée en octobre 2011.

 
PolitiqueWilliam Irigoyen