Une perquisition fait rebondir l’affaire Petrobras

© Charlotte Julie / Archives

© Charlotte Julie / Archives

 

Au Brésil, l’enquête Lava Jato, ou Petrobras, se poursuit sans relâche. L’implication de la place financière helvétique, notamment genevoise, continue d’être dévoilée.

 

Federico Franchini

31 octobre 2017 — Le 20 octobre dernier, la police fédérale brésilienne a perquisitionné le domicile d’Isabel I., une ancienne consultante de la Société Générale Private Banking (Suisse). Les procureurs brésiliens ont affirmé que la femme était la représentante, en Brésil, de cet établissement bancaire établi à Genève.

Isabel I. est soupçonnée d’avoir ouvert et géré les comptes de Maurício de Oliveira Guedes et de Paulo Cezar Amaro Aquino, deux anciens cadres de la société pétrolière nationale Petrobras, arrêtés ces derniers mois. Leurs comptes genevois ont été alimentés par les pots-de-vin versés par le groupe Odebrecht en échange de contrats.

Dans le cas d’Isabel I., «la recherche vise à vérifier si elle a ouvert des comptes à l’étranger pour d’autres dirigeants de Petrobras ou pour d’autres agents publics», affirme le ministère public brésilien dans l’ordonnance de perquisition.
 
À la Société Générale de Genève, Maurício de Oliveira Guedes, nom de code Azeitona, avait caché deux millions de dollars en Suisse, dans un compte ouvert au nom de la firme offshore Guillemont International. Dans sa déposition devant la justice brésilienne, il a admis avoir agi sur les conseils de Rogerio Santos de Araujo, un haut cadre de Odebrecht, et que, pour ouvrir ce compte, il avait bénéficié de l’aide d’une prénommée Isabel. Selon les procureurs brésiliens, il s’agit de Isabel I.
 
La femme a également contribué à l’ouverture d’un compte en faveur d’un autre cadre de Petrobras, Paulo Cezar Amaro Aquino, nom de code Peixe (le poisson). Entre le juin 2011 et mai 2013, celui-ci aurait reçu plusieurs versements, de la part de sociétés contrôlées par Odebrecht, sur un compte lui aussi ouvert à la Société Générale de Genève, au nom d’une autre société offshore, Kateland International.

LAVAJATO_3.png
 
 

Bénéficiaire final de ce compte, Paulo Cezar Amaro Aquino gérait deux autres relations bancaires auprès de l’établissement genevois: l’une au nom de June International Holding et l’autre à son nom propre. L’argent arrivé sur le compte de Kateland avait ainsi été transféré sur ces comptes. Selon les documents judiciaires brésiliens, les autorités helvétiques ont bloqué ces comptes, alors qu’ils étaient munis d’environ 5 millions de dollars.

LAVAJATO_1.png
 
 

En mars dernier, la Suisse a transmis au Brésil la documentation judiciaire concernant Paulo Aquino, en demandant que la justice brésilienne poursuive sur son territoire la procédure pénale ouverte en Suisse en 2016.
 
Ce n’est pas la première fois que la Société Générale et Isabel I. sont mentionnés dans le cadre de l’enquête Lava Jato. En août 2016 déjà, le procureur fédéral Stefan Lenz avait demandé au Brésil de poursuivre l’instruction pénale contre Roberto Gonçalves, un autre haut cadre de Petrobras International. En mars 2015, la Société Générale avait transmis au MROS, le Bureau suisse de communication en matière de blanchiment d'argent, deux comptes liés à cet homme, contre lequel le Ministère public de la Confédération (MPC) ouvrira, en novembre 2015, une procédure pour blanchiment d’argent et corruption passive.

Dans un document publié par le journal brésilien Estadão, le MPC établit que Gonçalves a été, lui aussi, présenté à la banque par Rogerio Santos de Araujo (lire ici), qui y détenait par ailleurs d’autres comptes. «Les deux avaient la même consultante, Isabel I.», note le MPC. Selon les enquêteurs suisses, Roberto Gonçalves aurait soumis à la Société Générale de faux documents pour justifier les dépôts dans le compte qu’il détenait via la société offshore Fairbrigde Finance. Gonçalves disposait de deux autres comptes auprès de Société Générale: un au nom de Investment Holding Company Ltd, l’autre à son propre nom. L’homme était également client de la banque Cramer de Lugano. Contactée, la Société Générale affirme qu’elle ne commente pas les cas individuels, qu’il soient ou non ses clients.

Deux autres cadres de Petrobras, impliqués dans l’opération qui a mené à la perquisition du domicile de Isabel I., détenaient des comptes à Genève, grassement alimentés par le Département des opérations structurelles de Odebrecht, la désormais célèbre «département corruption» du conglomérat brésilien. Djalma Rodrigues de Souza, nom de code Jabuti, et Glauco Colepicolo Legatti, alias Kejo. La première aurait reçu 5,4 millions de dollars à la Standard Chartered Bank ainsi qu’à la Llodys Bank de Genève. Le deuxième, une somme non encore déterminée auprès de Julius Baër, Credit Suisse et Pictet, où transitait l’argent douteux d’Odebrecht.

 
 

Découvert dans cette nouvelle phase de l’enquête Lava Jato, ce schéma, a pu être décrypté grâce à la déposition de plusieurs cadres de Petrobras et d’Odebrecht, mais aussi grâce aux informations saisies dans le système de comptabilité parallèle utilisée par le Département des opérations structurelles d’Odebrecht. 

Rappelons que cette énorme masse de documents a été répertoriée en Suisse, en février 2016, lors de l’opération qui conduit à l’arrestation de Fernando Migliaccio, employé de ce qui a été défini le «département corruption» du conglomérat brésilien. Dans un datacenter genevois, les policiers suisses ont découvert un serveur où étaient hébergés les logiciels MyWebDay et Drousys, spécifiquement créés pour gérer la comptabilité parallèle d’Odebrecht et pour communiquer, à travers des noms de code, avec les opérateurs financiers. Des informations qui ont permis à l’enquête internationale contre Odebrecht de passer à un niveau supérieur.
 
Le contenu de ce serveur intéresse plusieurs pays d’Amérique latine qui enquêtent sur l’affaire. Le 30 octobre, le procureur général Michael Lauber se trouvait à Panama pour une rencontre avec les autorités judiciaires de dix pays concernés. Rarement il aura autant été courtisé depuis qu’il est à la tête du MPC.

 

 
PolitiqueFederico Franchini