SNCF: comment la politique du rail a plombé les villes moyennes en France

 Centre ville de Brive la Gaillarde, sous-préfecture de la Corrèze, en région Nouvelle-Aquitaine. © DR

Centre ville de Brive la Gaillarde, sous-préfecture de la Corrèze, en région Nouvelle-Aquitaine. © DR


 

Des pannes électriques et des bugs informatiques à répétition depuis l’été dernier… Les récents déboires de la compagnie ferroviaire SNCF mettent en lumière une réalité que la France a longtemps voulu se cacher: les lignes à grande vitesse TGV et LGV sont des gouffres financiers, et elles sont peu à peu grignoté les ressources des petites lignes du réseau classique. Résultat: l'enclavement de plus en plus profond des villes moyennes. Est-il encore possible d'inverser la vapeur?

 

Adeline Percept
Correspondante à Paris

22 janvier 2018

Dans les années 1980 et 1990, la France avait déjà le plus grand réseau de chemin de fer du monde occidental. Mais l’État a décidé de s’en offrir un second, en lançant le train à grande vitesse TGV. «À l’époque, on était dans une ivresse: le TGV était la vitrine symbolique de la France, explique Gilles Savary, ex-député PS et spécialiste du réseau ferré. Et on a négligé le reste du réseau… On a privilégié les 300 000 passagers par jour du TGV, au détriment des 5 millions de gens qui empruntent les petites lignes» comme les trains de banlieue et les liaisons inter-régionales. «En France, il faut faire toujours plus grand, toujours plus fort, toujours plus beau. Pour faire fonctionner nos usines Alstom où l’on fabrique les rames, on a tout misé sur le TGV», reprend-t-il.

Aujourd’hui, les Français sont bien contraints de le constater à leurs dépens: les lignes à grande vitesse sont un tel gouffre financier pour la SNCF que les petites lignes souffrent d’un très mauvais entretien. En témoignent les pannes électriques et informatiques à répétition depuis l’été dernier. «Nous avons un réseau historique sur les petites lignes dont les composants ont 33 ans de moyenne d’âge. À force d’avoir été prévenus, notamment par des audits de l’École polytechnique de Lausanne, on a fini par investir dans l’entretien. On répare la nuit… Mais il y a 15.000 chantiers, on est parti pour un long purgatoire», résume Gilles Savary.

 

Désertification

La vitrine symbolique de la France, le TGV, relie Paris à toutes les grandes métropoles. Pour continuer à le financer, il faut tailler dans les liaisons inter-régionales qui, entre deux villes moyennes, desservent souvent des bourgades. «C’est toujours la même histoire. Les départements ruraux sont de plus en plus enclavés au profit des grandes métropoles. J'essaie d'empêcher qu'on supprime encore des trains chez nous», lâche Frédérique Gerbaud, sénatrice LR de l’Indre (Centre de la France). 

Son fief, Châteauroux (45.000 habitants) affiche une santé économique en demi-teinte. Le département fait face à un phénomène de désertification: désert médical, crise des commerces en centre-ville, vieillissement de la population. Tours, la capitale régionale, dynamique économiquement, n’est qu’à 120 kilomètres… Mais il faut entre deux et cinq heures pour s’y rendre. La liaison ferroviaire a été purement et simplement abandonnée. Il n’y a ni autoroute ni voie rapide. À titre de comparaison, Neuchâtel et Genève sont à la même distance, mais il ne faut qu’une heure quinze minutes pour se déplacer entre ces deux villes. 

«De Châteauroux à Nantes, il faut changer deux fois de train, pour aller à Bourges – à 80km seulement!, il faut faire un changement, raconte la sénatrice. Châteauroux est enclavé, car en dehors de Paris, on n’a pas de desserte inter-région.» Paris est reliée en deux heures, surtout le matin et le soir. Encore faut-il que les liaisons fonctionnent, malgré le matériel vétuste et les grèves.

La politique du réseau ferré est à relier à un enjeu majeur pour les prochaines décennies: les départements ruraux représentent 80% de la surface de l’hexagone, et ils sont en pleine désertification. «Nous à Châteauroux, nous essayons de faire venir des familles qui peuvent avoir ici une qualité de vie bien meilleure qu’en région parisienne ou dans les grandes métropoles, explique Frédérique Gerbaud. Mais si les infrastructures ne suivent pas, de nouvelles familles ne viendront pas, de nouveaux médecins non plus… On continue d’appauvrir les départements ruraux

Pour inverser la vapeur, il faudra du temps, selon Gilles Savary, et également une refonte totale du modèle économique du rail: «C’est au niveau européen que cela se joue. Alors même que vous dites aux citoyens: ‘prenez les transports en commun’, le financement du rail se fait par un système de péage à chaque fois qu’un train passe. Cela incite les compagnies ferroviaires à faire passer le moins de trains possibles. Le système actuel est totalement contre-productif.»