Tchernobyl, 30 ans après: les médias ukrainiens et russes rouvrent les plaies

Un sarcophage monumental de 110 mètres de hauteur est toujours en construction sur le site de l'explosion. © DR

Un sarcophage monumental de 110 mètres de hauteur est toujours en construction sur le site de l'explosion. © DR

 

«Des erreurs et défauts ont été cachés.» «L’État n’était pas préparé à ce genre d’événement.» En Ukraine et en Russie, la trentième commémoration de la catastrophe nucléaire soviétique vire au rappel, sans concession, des irresponsabilités et des défaillances des autorités. Morceaux choisis.

 

Guillaume Bouvy
26 avril 2016

Le 26 avril 1986, l’explosion d’un réacteur de la centrale nucléaire ukrainienne libère des milliers de tonnes de matériaux radioactifs et fait des centaines de milliers de victimes. Trente ans plus tard, alors que la mémoire est encore vive chez les cent mille personnes restées vivre dans les zones contaminées, le site du ministère de l’écologie et des ressources naturelles d’Ukraine assène: «L’URSS a indubitablement réussi avec succès à développer les sciences nucléaires et l’ingénierie, particulièrement dans l’industrie militaire. Cependant, ce succès était trop politisé. Dans le même temps, des erreurs et défauts ont été cachés et ont entraîné des catastrophes» (ici en ukrainien et en anglais).

À l’époque de la tragédie, l’explosion est minimisée. «Je peux dire à Moscou que le réacteur est intact?», demande Viktor Petrovich Bryukhanov, l’un des responsables de la centrale, juste après l’explosion¹. Il sera par la suite emprisonné, arbitrairement, selon le slogan de l’époque: «Le personnel est le responsable.» Souvenez-vous: une fois Moscou informée de l’étendue du désastre, l’évacuation ne sera pas donnée immédiatement. Non loin de la centrale, à trois kilomètres, dans la ville de Pripyat, des mariages sont célébrés, et des enfants sont dans les rues pour diverses festivités.

En dehors de l’URSS, il faudra attendre deux jours pour que la centrale nucléaire de Forsmark en Suède décèle une radioactivité extérieure, et donne l’alerte au reste du monde. Le 29 avril, l’agence de presse TASS se contente d’indiquer un accident «de gravité moyenne survenu à la centrale nucléaire de Tchernobyl». Voilà pour l’histoire, la vraie.

Aujourd’hui, les médias ukrainiens et russes rouvrent les plaies. Sans concession. Dans une interview accordée, le 22 avril dernier, à Ria Novosti — agence russe sous la tutelle du ministère de la presse et de l’information —, intitulée «Tchernobyl, mensonges et vérités» (ici en russe), le premier adjoint du directeur de l’Institut de la sécurité du développement de l'énergie atomique auprès de l’Académie des sciences de Russie, Rafael Aroutunian, reconnaît que l’évacuation n’a pas été correctement exécutée: «L’État n’était pas préparé à ce genre d’événement.» Quant à l’absence totale de transparence, le responsable déclare: «Le pouvoir de l’époque cachait toutes les informations, le problème étant que le système, qui n’était pas fiable, était incapable de réagir. Pour ce qui est des conséquences des radiations, trente ans plus tard, tous les pronostics concernant les conséquences de l’explosion n’ont pas été confirmés. Désormais, il existe un dispositif automatique qui contrôle la radioactivité sur le territoire, accessible publiquement sur internet

RELANCE DU NUCLÉAIRE

Dans le sillage de l’interview, il est également rappelé que Tchernobyl a signé l’arrêt, temporaire, du développement de l’énergie nucléaire en ex-URSS, qui a néanmoins connu un formidable regain à partir de 2000. Selon Rafael Aroutunian, l’Agence fédérale russe de l’énergie atomique, Rosatom, détient aujourd’hui «le plus gros volume de commandes au monde, représentant plus de 110 milliards de dollars sur dix ans, grâce à l’ouverture vers de nouveaux marchés, dont la Finlande, la Hongrie, l’Inde, la Chine, l’Iran et, plus récemment, la Turquie et l’Égypte». Toujours selon lui, 134 nouvelles personnes auraient contracté, dans la dernière décennie, des maladies en lien direct avec l’irradiation.

Et ce n’est pas tout. Le déballage continue. Le site Post Chernobyl évoque la somme de 120 millions d’euros évaporée dans la liquidation de la centrale. L’article fait par ailleurs état d’une aide de 19 millions d’euros, dans les prochaines années, par l’Allemagne. Le parlement ukrainien, tandis que l’économie du pays est exsangue, entend par ailleurs renouveler les aides aux familles victimes de Tchernobyl.

Cet autre site, Chernobyl Pres, dédié aux conséquences de l’explosion, assène un rappel terrifiant: «Au total, 5 millions de personnes ont été affectées par l’explosion, dont 2,2 millions en Ukraine. 5000 communes ont été irradiées.» Sans oublier de mentionner que, jusqu’en 1984, il n’existait pas de contrôles en URSS en ce qui concerne le secteur nucléaire. Alors que deux incidents avaient déjà eu lieu, en 1975 à Leningrad (actuellement Saint-Pétersbourg) et à... Tchernobyl en 1982.

Encore plus acide, ce rappel des médias russes: le récit «testament» de Valeri Alexeevitch Legassov, l’un des physiciens membre de la commission gouvernementale chargée d’enquêter sur l’explosion, indiquant notamment que des représentants du Gosatomenergonadzor (organisme national de surveillance des centrales nucléaires), étaient sur place, sans être informés ni de l'essai en cours ni du programme en général. Deux ans plus tard, le physicien membre de l'Académie des sciences d'URSS, se suicidait.

LE SARCOPHAGE, UN COUVERCLE SUR LE PASSÉ?

Mais cette trentième commémoration offre également l’occasion de faire le point sur la construction du sarcophage qui devrait recouvrir la zone du réacteur 4 à l'origine du drame. Dans les semaines qui ont suivi l’explosion, un sarcophage temporaire avait été bâti. Depuis 2007, le consortium Novarka — composé notamment des entreprises françaises Bouygues et Vinci, et de Hochtief et Nukem, sociétés allemande et anglaise —, est en charge de l’édification d’une nouvelle structure, dont la maîtrise d’ouvrage et l’exécution est titanesque. L’achèvement de l’arche, initialement prévu pour 2012, a été repoussé à octobre 2016 et la fin des travaux à novembre 2017. Le budget, lui, a explosé, en passant de 856 millions à 2 milliards d’euros². La durée de vie de ce sarcophage monumental — 110 mètres de hauteur, 165 de longueur et 35 000 tonnes — est estimée à un siècle.

 

Article réalisé avec le concours d’O. Voutshkan

 

¹ The Truth About Chernobyl, livre de Grigori Medvedev (1991), ingénieur en chef travaillant à l’époque sur le réacteur n°1, présent au moment de l’explosion.

² Dans le détail, le budget du Chernobyl Shelter Fund: BERD 498 M€; Union européenne 431,6 M€; États-Unis 329,5 M€; France 114,9 M€; Allemagne 106,1 M€; Royaume-Uni 89,5 M€; Japon 83,8 M€; Italie 74,2 M€; Russie 70,3 M€; Ukraine 64,1 M€.

 
Guillaume Bouvy