«La machine à arrêter le terrorisme? C’est simple: le partage ou la terreur»

© foraus Genève / 3 octobre 2017

© foraus Genève / 3 octobre 2017

 

«Où en sommes-nous de ‘la lutte contre le terrorisme’?»: question chaude à laquelle François Burgat, politologue français, auteur de Comprendre l’islam politique*, a répondu à sa manière lors d’une conférence hier soir à Genève. Selon lui, «ce n'est pas l'idéologie qui radicalise, mais la radicalisation qui idéologise».

 

CHARLOTTE AEBISCHER

4 octobre 2017 — Face aux attentats de Paris, Bruxelles, Londres, Berlin ou Barcelone, l’Europe n’a pas encore trouvé la réponse. François Burgat était, hier, à Uni-Mail à Genève** pour présenter sa méthode. Après avoir passé des années au Maghreb et au Proche-Orient, notamment au Yémen, le politologue français peut se prévaloir d'une longue expérience.

D’emblée, il donne le ton: «C’est un sujet sur lequel on ne peut pas faire de noir ou blanc, je ne vais pas pour autant vous présenter cinquante nuances de gris.» Ensuite, il s’attaque au mot «terrorisme». Un mot qui, à la suite du mauvais usage qui en aurait été fait, désigne d’abord la violence illégitime de l’autre. François Burgat s’explique: «Prenons l’exemple des nazis, pour qui le général de Gaulle était un terroriste. Dès que ce dernier était au pouvoir, il n’a pas hésité à faire usage du même terme pour désigner la première génération des nationalistes algériens du FLN, qui à son tour, l’a réutilisé vis-à-vis de ses opposants politiques.» Le mot «terrorisme» confère donc une certaine supériorité à celui qui en fait usage. Voilà qui nous mène au cœur du problème identifié par François Burgat.

Selon lui, la question, ce n’est pas le comment, mais le pourquoi. Car «ce n’est pas l’idéologie qui radicalise, mais la radicalisation qui idéologise». Lorsqu’un jeune se radicalise, le spectre des possibilités est vaste. «Ce qu’il faut comprendre, poursuit Burgat, ce sont les dysfonctionnements des mécanismes qui envoient les jeunes sur les rayons radicaux, qui leur permettent de légitimer leur violence.» Il accuse: «On se focalise sur le comment pour masquer un vide, on ne veut pas se poser la question du pourquoi

Pour le politologue, tout est pourtant dit dans la phrase du poète antillais Aimé Césaire, «si vous ne me permettez pas de devenir un citoyen à part entière, il y a de fortes chances que je cherche à devenir un citoyen entièrement à part». La radicalisation serait avant tout un dysfonctionnement de notre société. Et puisque celle-ci est majoritairement non-musulmane, explique Burgat, pourquoi se focaliser uniquement sur sa minorité musulmane? Il lève les yeux au ciel en remémorant la tentative de Nathalie Kosciusko-Morizet, à l’époque élue à l’Assemblée nationale, d’«interdire le salafisme». «Et quoi? Autant interdire les accidents de voiture et les inondations», s’exclame-t-il. Et d’asséner «qu’on ose plus faire de la Politique, avec un p majuscule. On fait seulement des politiciens, avec un p minuscule».

 
© foraus Genève / 3 octobre 2017

© foraus Genève / 3 octobre 2017

 

François Burgat déclare que si la réforme doit concerner l’ensemble de la société, c’est sur deux plans qu’elle doit agir. La représentation politique et la répartition matérielle. En effet, «nous possédons la machine à arrêter le terrorisme, affirme-t-il. C’est simple, le partage ou la terreur».

Or, aux grandes heures d’écoute médiatique, la parole est répartie de manière totalement inégale. Selon lui, les seules musulmans qu’on entend sont ceux façonnés par la France: «Un bon musulman, c’est un musulman qui ne l’est plus.»  Le politologue français termine en soulignant la responsabilité des médias. Selon lui, la concentration économique actuelle ne permet pas un discours diversifié et représentatif. Néanmoins, la seule solution pour lui, est que les médias «tapent sur les citoyens pour permettre de faire suivre la politique».


* Comprendre l’islam politique: une trajectoire de recherche sur l’altérité islamiste, La Découverte, 2016.

** Où en sommes-nous dans la «lutte contre le terrorisme»?, organisée par le Global Studies Institute de l'Université de Genève, en collaboration avec le Forum de politique étrangère et le Club suisse de la presse.

Directeur de recherche émerite au CNRS à l'Institut de recherches et d’études sur le monde arabe et musulman (IREMAM), François Burgat a publié de nombreux ouvrages parmi lesquels L’islamisme en faceL’Islamisme à l’heure d’Al-Qaïda ou Comprendre l’islam politique.