Quand la bibliothèque devient un abri contre la précarité

© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

 

Chaque jour, plusieurs dizaines de personnes en situation précaire se réfugient dans le calme de la bibliothèque de la Riponne à Lausanne. Parmi les étudiants et les lecteurs ordinaires, elles trouvent un peu de réconfort dans la chaleur, les livres et la connexion à internet. Reportage.

 

Barbara Santos
3 mai 2014

Au centre-ville de Lausanne, la Bibliothèque cantonale universitaire de la Riponne reçoit chaque année près de 400 000 visites. Parmi les utilisateurs fréquents de cette institution, un grand nombre d’étudiants, venus travailler dans la grande salle silencieuse, et des lecteurs de passage. Mais la bibliothèque accueille aussi une autre catégorie de personnes: des utilisateurs peu ordinaires dont la présence dans ce haut lieu du savoir est incongrue. Ce sont des requérants d’asile, des sans-abri, des retraités en situation précaire, des personnes en attente de jours meilleurs. Des hommes au parcours brisé, qu’on n’imagine pas fréquenter une bibliothèque universitaire.

Pour les rencontrer, il suffit de franchir la porte d’entrée. Ils sont là, installés dans cette «zone de transit», où la majorité des gens ne font que passer, où le public se mélange. Deux étudiants se croisent et s’arrêtent un court instant pour planifier leur pause de midi. Des lecteurs qui viennent de restituer un livre, en profitent pour utiliser les ordinateurs et jeter un rapide coup d’oeil à leurs courriels. D’autres passent un coup de fil. Au premier regard, rien ne différencie ces utilisateurs classiques des utilisateurs précaires.

«JE N’AI PAS D’AUTRE ENDROIT OÙ ALLER»

Comme la plupart des étudiants, ils portent jeans et baskets. Comme la plupart des visiteurs, ils gardent leur veste et leur sac sur eux, pour donner l’impression qu’ils repartiront d’une minute à l’autre. Comme la plupart des étudiants, ils ont un téléphone portable, un ordinateur ou une tablette numérique. Ils donnent le change. Au fil des heures et des jours, on réalise qu’ils ne sont pas de passage. Installés sur les canapés ou devant les ordinateurs, ils restent toute la matinée, tout l’aprèsmidi, voire toute la journée, de 8 à 22 heures. Ce jour-là, avant de franchir le portique antivol, marquant symboliquement le passage du hall d’entrée à l’espace bibliothèque, avant de m’enfoncer dans le calme de la salle de travail où je révise mes examens depuis cinq ans, j’ose m’arrêter et leur parler.

À 19 heures, une dizaine de personnes occupent ce hall. Tous des hommes. J’aborde tout d’abord, Deepak. Assis sur un des canapés rouges sensés donner un peu de chaleur à la pièce, il a les yeux rivés à sa tablette. Je m’installe à ses côtés et lui demande ce qu’il fait. Il ne comprend pas ma question que je reformule en anglais. «Rien de spécial. Je vais sur Facebook, je regarde des clips vidéo, j’écoute de la musique de mon pays.» Deepak débranche les écouteurs de sa tablette pour me faire entendre la musique qu’il écoute. Arrivé du Népal en avril 2012, fuyant les tensions dans son pays, il vient à la bibliothèque pour passer le temps et chasser l’ennui, en attendant de trouver du travail.

 
© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

 

Deepak continue de me parler en laissant la musique tourner. «Ici c’est bien parce qu’il y a la connexion gratuite au wi-fi, des canapés pour s’asseoir et c’est chauffé. Je n’ai pas d’autre endroit où aller.» Accroché à sa tablette et son téléphone pour seule distraction, Deepak tue le temps en attendant de rejoindre le centre d’accueil pour migrants où il passe ses nuits. Au-delà de la connexion à internet, ces migrants viennent aussi ici chercher la tranquillité. C’est le cas de Bereket, un Éthiopienne 31 ans qui n’a ni tablette ni ordinateur personnel. Pour surfer, il profite des 45 minutes de connexion offertes chaque jour sur les ordinateurs à disposition. Au-delà de ce délai, il utilise son téléphone portable.

Habitué depuis quelques semaines, il utilise internet surtout pour regarder des films américains, ses préférés. «Sans vraiment parler avec les autres gens, je me sens moins seul. Regarder des films me change les idées et j’apprends des choses. C’est comme une école. Quand je reste dehors, ça me stresse. J’ai des pensées négatives, je n’accepte pas mon sort alors je commence à boire et je finis par m’endormir dans un parc. Ici, je me sens mieux dans ma tête. Je réfléchis et j’ai des pensées positives.» Ce soir-là, à mon départ, huit hommes sont encore assis dans le hall de la bibliothèque. Ils resteront probablement jusqu’à la fermeture.

DES OCCUPANTS QUI NE GÊNENT PAS

De retour le lendemain matin à 9h. Quatre personnes sont déjà là. Ce ne sont ni des étudiants ni des lecteurs de passage, mais tous des migrants, assis sur les canapés les yeux braqués sur leur écran. Cette fois je ne m’arrête pas et franchis le portique antivol vers la grande salle de la bibliothèque. Plus vaste, plus éclairée et plus vivante — notamment grâce au va-et-vient des bibliothécaires et au passage des lecteurs à la recherche d’un DVD ou d’un livre — je vais découvrir les profils d’autres personnes, elles aussi en quête de réconfort.

Je marche dans le couloir central formé par les rayons menant à la salle de travail silencieuse où se trouvent les étudiants. D’un côté du couloir, les rangées des livres. De l’autre côté, celles des CD et DVD. Au fond de chacune d’entre elles, des poufs sont installés. Au bout du rayon «Politique-Économie-Société», assis sur l’un de ces poufs, j’aperçois un homme en train de bouquiner. Rien d’anormal, de nombreux lecteurs feuillètent un livre avant de l’emprunter. Mais le gros sac de voyage posé à ses côtés m’intrigue.

Pourquoi s’encombrer ainsi? Je m’approche, lui explique que je fais un reportage sur la vie quotidienne de la bibliothèque. Il accepte de me parler et se présente avec un accent britannique assez prononcé. Il s’appelle Peter, 47 ans, musicien de rue anglais vivant en Suisse depuis 17 ans. «C’est la première fois que je viens ici. Un ami de l’Armée du Salut m’en a parlé. Je ne vais pas rester toute la journée parce que je vais bientôt commencer à jouer, mais cet endroit est pas mal pour lire. Quand tu fais du bruit toute la journée comme moi, c’est appréciable de trouver un endroit calme.» Il s’interrompt, me fait signe d’écouter en regardant le plafond et fredonne The Sound of Silence.

Quand je lui demande s’il a un endroit calme où rentrer après ses journées passées dans la rue, il me répond: «Pour l’instant, je n’ai pas d’appartement parce que je n’ai ni travail ni salaire. Alors je dors là où je trouve de la place. Et la journée, quand je ne joue pas, je lis. Pour un gars comme moi, sans appartement, la lecture c’est hyper important parce que, quand je lis, je ne suis jamais seul. Les livres ça m’a sauvé la vie.» En une journée passée à observer la vie de la bibliothèque, j’ai compté une trentaine de ces personnes hors norme, venues tuer le temps dans la quiétude complice de ces lieux.

Combien sont-ils? Aucune statistique n’est établie dans ce domaine. Pour Jeannette Frey, directrice des bibliothèques universitaires, ces institutions ont une vocation de service public; il n’y a donc pas lieu de diviser en catégories les personnes qui la fréquentent. «C’est un lieu qui a pour but d’offrir un accueil à tout le monde, quelle que soit leur provenance ou leur milieu social. Si ces gens trouvent dans nos locaux et infrastructures un moyen de s’occuper, j’estime que c’est très positif. Tant que l’utilisation et la présence se passent dans le respect du règlement, tout le monde est le bienvenu

D’après la direction et certains usagers réguliers, la cohabitation entre lecteurs, étudiants, requérants d’asile et SDF se déroule sans anicroche. «En cinq ans de direction, je n’ai le souvenir que de trois ou quatre cas d’évacuation. Il s’agissait de personnes atteintes de troubles mentaux ou en état d’ébriété avancée, qui perturbaient le calme des lieux.»

REPÈRES ET HABITUDES

Vincent, étudiant en sciences politiques, résume la façon dont les étudiants vivent cette «mixité»: «Comme on passe tout le temps à côté d’eux et qu’on les voit arriver et s’installer, certains avec six couches de vestes et plusieurs sacs, on se doute bien que ce sont des SDF. Mais, on ne les aborde jamais et je pense que c’est un service qu’on leur rend de ne pas les regarder. Ils sont très discrets et préfèrent être tranquilles pour ne pas attirer l’attention

Il y a comme une barrière consciente et volontaire entre ces deux publics, mais cette séparation ne semble pas relever de l’indifférence. Ludovic, un étudiant en sciences sociales qui fréquente la bibliothèque régulièrement, associe lui aussi cette distance au respect: «Leur présence m’intrigue. J’aurais bien envie de savoir comment ils en sont arrivés là, ou simplement savoir ce qu’ils font toute la journée devant leur écran. Mais pour ne pas les mettre mal à l’aise, je ne leur demande rien.» Aurélien, un de ses amis, ajoute: «À Fribourg, on voyait un SDF venir tous les jours. Puis, un jour, il a arrêté ses visites. Avec mes potes on s’est vraiment demandé ce qu’il était devenu. Mais je crois qu’on ne le saura jamais

 
© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

 

Chaque jour, divers profils sociaux se côtoient, se reconnaissent, se respectent mais ne se mélangent pas. Kostas, un chercheur d’emploi rencontré la veille à l’entrée de la bibliothèque, esquisse une explication: «Je viens ici tous les soirs depuis deux mois et j’ai remarqué que, dans le hall, il y a les immigrés, et dans la bibliothèque, surtout des étudiants. Moi même, je suis rentré quelques fois et j’ai même joué aux échecs avec un étudiant en médecine sur son ordinateur. Mais j’ai vu très peu d’immigrés entrer. Ils croient peut être que c’est réservé aux étudiants». Deepak le Népalais, me le confirme: «Je ne connais que ce hall d’entrée. Je ne suis jamais allé à l’intérieur», me dit-il en montrant le portique de sécurité de la main. «Je pense que dedans, c’est réservé aux étudiants. J’en vois beaucoup qui entrent mais je ne sais pas ce qu’ils font là-bas. Je ne leur ai jamais parlé. Mais ici c’est bien pour moi, ça me suffit

Bien qu’ils n’aient pas tous exploré l’ensemble des locaux, cet endroit est devenu leur deuxième maison. Un espace où ils prennent des repères et des habitudes. Certains posent leurs sacs systématiquement au même endroit; d’autres viennent et repartent toujours à la même heure. Deepak, lui, a sa place préférée dans le hall: celle qui fait l’angle et lui permet d’avoir à la fois une vue sur toute la pièce et un accès facile aux prises électriques pour recharger ses appareils.

Pour rencontrer les plus «habitués» de la bibliothèque, il m’a suffi de traverser la salle silencieuse et d’entrer dans la salle de presse. Située tout au fond de la bibliothèque, c’est sans doute l’endroit où il y a le moins de passage. J’y ai observé Jacques. Comme les autres, il a ses habitudes. Son rituel quotidien est fait de gestes précis et déterminés. D’abord, il accroche sa veste au porte-manteau, pose ce qu’il appelle son «sac d’itinérant» au pied d’un fauteuil près de la fenêtre et repart en direction de la salle principale. Il revient ensuite avec deux DVD et dispose deux fauteuils l’un en face de l’autre. Le premier pour s’asseoir, l’autre pour poser son ordinateur. Il s’installe et quitte la salle après avoir regardé ses films et lu Le Canard Enchaîné.

Pour plus de discrétion, j’aborde Jacques au moment où il quitte la bibliothèque. Bavard et satisfait que je m’intéresse à lui, c’est le seul qui m’a spontanément donné son nom de famille. Jacques Vuille. Suisse et ingénieur à la retraite, il est arrivé du Québec il y a trois mois où il travaillait au Ministère des transports publics. Il précise dès le début de la discussion qu’il n’est pas un sans-abri. «Je loge actuellement à la Marmotte [ndlr: un centre d’accueil de nuit d’urgence], mais c’est transitoire. Je suis juste en panne de cash à cause de mon fonds de retraite qui ne m’a toujours pas été versé. Comme moi, il y a ici d’autres personnes en panne de liquide; eux aussi, logent à la Marmotte

 
© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

© Charlotte Julie / Bibliothèque de la Riponne / Lausanne, avril 2014

 

Jacques vient passer son temps à la bibliothèque car son père l’a «éduqué» aux livres et aux journaux. «D’ailleurs, mon père a fait partie du comité de rénovation de la bibliothèque de Vevey à l’époque.» Il me parle de sa vie d’avant avec beaucoup de fierté. Et quand je lui demande si ses proches sont au courant de sa situation «transitoire», il répond qu’il n’a pas besoin d’en parler. «Je me débrouille en empruntant de l’argent à des amis. D’ailleurs, là je vais devoir rembourser un gars qui est aussi à la Marmotte. Avec les 2400 francs que je vais bientôt recevoir si tout va bien, je pourrai le rembourser et il va se calmer. C’est tout un système de prêts opportuniste et propre. Je me suis habitué à cette vie-là, vous savez. J’ai une routine et cet endroit en fait partie.» Avant de partir, il me recommande d’aller voir Kurt, «le barbu Suédois qui était à la salle de presse lui aussi. Il loge à la Marmotte depuis longtemps et vient tous les jours avec son vélo et ses sacs. C’est un gars très fort
 

Alors que le weekend approche, une question me traverse l’esprit: où vont-ils le dimanche, jour de fermeture de la bibliothèque? Bereket se promène dans les parcs: «À Montbenon, il y a d’autres gars comme moi.» Picha et Tommy, vont à l’église. Deepak se promène dans les rues de la ville et, quand il ne fait pas trop froid, il reste dans un parc en face de la bibliothèque où il arrive à capter le wi-fi gratuit. Peter, quant à lui, continue de lire ou se rend dans un bistrot où il a l’habitude de laisser sa guitare. «Les jours les plus difficiles sont les dimanches d’hiver, quand il pleut. Ce n’est même pas à cause du froid. C’est juste qu’il fait sombre et ces jours là je ne peux pas lire, et j’en ai moins envie, alors je commence à boire

Le weekend fini, je reviens à la bibliothèque la semaine suivante. J’y revois Peter, Deekpak, Bereket, Ibrahim, Kurt, Tommy et Picha. Installés exactement aux mêmes endroits, ils sont tous revenus chercher le précieux réconfort de la bibliothèque.

 

Paru dans l’édition de Mai 2014