MOZAMBIQUE, L’ENVERS DU DÉVELOPPEMENT

© Benjamin Hoffmann / Inediz /Moatize / 23 décembre 2013

© Benjamin Hoffmann / Inediz /Moatize / 23 décembre 2013

 

Expulsés, puis relogés loin de leur ville natale pour laisser place aux multinationales, des anciens habitants de Moatize vivent dans des conditions précaires et se voient privés d’avenir.

Texte: Audrey Gordon
Photos: Benjamin Hoffmann / Inediz
25 mars 2014

 

Un nuage de poussière pour unique bouclier. Tous les habitants de Bagamoyo s’avancent vers la future mine de charbon. C’est le début de l’été au Mozambique et la chaleur y est accablante en cette journée de décembre. Ils sont déterminés à immobiliser les machines de l’entreprise brésilienne Vale, le plus important exploitant de charbon de la région.

Tous les jours, les engins de Vale mangent du terrain, rasent les champs, détruisent les briques utilisées par les habitants pour bâtir des maisons. Derrière ces villageois, on aperçoit un paysage de savane désolé, quadrillé par de larges sillons de boue. La police est à l’affût. Elle leur bloque le passage. Il faut faire demi-tour. «Corruption!» murmurent les habitants qui accusent la police d’être à la botte de Vale.

D’après Isaac, le chef du village, la population est exaspérée car «elle n’a pas d’avenir, ne sait pas ce qui l’attend». Chaque jour, un peu plus de poussière se dégage des travaux. De nombreux habitants vivent à moins de cent mètres de la future mine et déjà leurs yeux brûlent à chaque bourrasque de vent. Bagamoyo n’est pas le premier village affecté.

En 2009, dans la petite ville rurale de Moatize, au nord-ouest du pays, a été découverte la plus grande réserve de charbon inexploitée au monde: 23 milliards de tonnes. Aussitôt, le gouvernement mozambicain a sommé deux mille familles vivant là depuis toujours de laisser la place aux multinationales (Rio Tinto, Jindal, ...) venues exploiter ces ressources. Tous vivaient de l’agriculture, près des rivières où les terres sont fertiles, même dans cette région aride et chaude.

 
Falencia Ambulense, agricultrice, est assise dans son champ de mangues détruit par les bulldozers de Vale. Son village a été cédé par le gouvernement pour y établir une concession de charbon. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Bagamoyo, 20 décembre 2013

Falencia Ambulense, agricultrice, est assise dans son champ de mangues détruit par les bulldozers de Vale. Son village a été cédé par le gouvernement pour y établir une concession de charbon. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Bagamoyo, 20 décembre 2013

 

En quelques années, l’État a cédé près de 60% des terres de la province de Tete — dont fait partie Moatize — à ces compagnies. Les mines de Vale fonctionnent déjà et des plans de relocalisation des habitants sont mis en place depuis quatre ans.

Cateme, premier village de relogés, se trouve à 40 km de la ville, loin des cours d’eau. Seul un hectare de terrain a été accordé aux habitants. «Mais regardez, ce n’est presque que de la pierre!» Sur son lopin de terre, Francisco a une démarche d’enfant avec ses pieds nus et son pantalon retroussé. «Avant, on pouvait cultiver plein de choses différentes. Maintenant, on arrive à peine à avoir du maïs.»

À Cateme, les promesses se dissipent dans la poussière. Les maisons de ciment au toit en zinc promettaient d’être de qualité supérieure aux anciennes huttes en bois. Mais Teresinia regrette. Ses mains sont fripées comme sa poitrine, et sa maison...: «Il y a des fentes dans les murs depuis le début, regardez! Il pleut à l’intérieur. Le toit s’en va à cause du vent et je n’ai plus mon mari. Personne ne m’aide à le réparer. Au moins en ville, on pouvait arranger les choses. Ici, il n’y a pas d’issue.»

RESPONSABILITÉ DU GOUVERNEMENT

Les contrats de travail promis aux habitants n’ont duré que trois mois, puis plus rien. Ils mangent peu, parfois des insectes frits. À leur arrivée, ils n’avaient même rien à boire. Aujourd’hui, un réservoir alimente une dizaine de fontaines crachant une eau trop salée. Les habitants ont beau se plaindre régulièrement auprès des entreprises ou du gouvernement, rien ne change.

Aucun mécanisme efficace n’a été mis en place pour répondre aux revendications. Abilio Varela, responsable des projets miniers au Mozambique pour Vale, affirme comprendre certains griefs des relogés. «Les gens vivaient là depuis des années, ce n’est jamais facile pour un être humain de changer de mode de vie. Le développement amène des richesses, mais c’est vrai qu’il y a un prix à payer pour la nature, pour l’environnement. On ne peut pas faire une omelette sans casser quelques oeufs, comme vous dites en français».

L’entreprise Vale admet que les terres sont arides. Mais selon Nisha Varia, auteur d’un rapport sur la question pour Human Rights Watch, le gouvernement aussi est responsable, puisque c’est lui qui approuve les plans de relocalisation et en vérifie le bon déroulement. Tous les relogés sont originaires de Moatize, aujourd’hui vouée à l’exploitation du charbon. L’unique route qui traverse la ville a été refaite, des pick-up blancs vont et viennent et d’énormes engins se pressent sur les collines avoisinantes. La ville attire désormais de nombreuses femmes, provenant souvent du Zimbabwe, qui traversent la frontière à pied afin de s’y prostituer. Pour les rencontrer, il faut s’éloigner de la ville. Se glisser dans une ruelle étroite et puante, où les excréments se perdent dans une eau stagnante olivâtre.

Devant une case lugubre où l’on dort à même le béton, Tendai dévisage les passants depuis un an dans son habit noir trop moulant. Elle a 37 ans, son mari l’a abandonnée pour une autre et elle a quitté le Zimbabwe. Tous les mois, elle envoie de l’argent pour payer l’école de ses enfants. Ici les hommes paient un dollar la passe (30 meticais) et les femmes reçoivent entre dix et trente clients par jour. «C’est trop dur, je ne dors plus. Les hommes sont violents. J’ai l’impression que je vais mourir.» Comme les villageois relogés, ces femmes semblent privées d’avenir.

La croissance explosive du Mozambique, 7,5% par an, ne profite pas à tous. Selon les économistes du pays, moins de cinq pour cents des profits générés par les investissements directs à l’étranger sont réinvestis dans le pays. La question de la répartition des richesses fait renaitre de vieilles tensions politiques dans ce pays aux institutions démocratiques pourtant solides. La RENAMO, l’opposition, profite de la frustration des populations locales et tente de reprendre le conflit armé contre le FRELIMO (au pouvoir) après dix ans de paix.

Les habitants de la région de Tete désespèrent de cette situation qui n’évolue pas. Ce matin, à l’aube, les relogés ont décidé de protester. Ils ont fait route jusqu’aux mines de Vale et tandis que certains bloquent l’accès aux chantiers, d’autres s’installent sur la voie de chemin de fer. Sous le ciel rouge, ils ne craignent ni les policiers, ni la chaleur à venir.

 
Alors que les mines grandissent jour après jour, les villageois de Bagamoyo tentent de résister en s’opposant aux bulldozers qui exploitent les concessions. la société brésilienne Vale a récemment obtenu l’accord du gouvernement mozambicain pour exploiter les ressources de charbon des environs. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Bagamoyo, 18 décembre 2013.

Alors que les mines grandissent jour après jour, les villageois de Bagamoyo tentent de résister en s’opposant aux bulldozers qui exploitent les concessions. la société brésilienne Vale a récemment obtenu l’accord du gouvernement mozambicain pour exploiter les ressources de charbon des environs. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Bagamoyo, 18 décembre 2013.

Les habitants du village de Bagamoyo vivent leurs derniers moments à l’écart des mines de charbon. l’entreprise Vale a obtenu une concession pour exploiter le charbon a proximité immédiate du village. Cette implantation menace les champs et les fabriques de briques, seuls revenus des villageois. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Bagamoyo, 18 décembre 2013.

Les habitants du village de Bagamoyo vivent leurs derniers moments à l’écart des mines de charbon. l’entreprise Vale a obtenu une concession pour exploiter le charbon a proximité immédiate du village. Cette implantation menace les champs et les fabriques de briques, seuls revenus des villageois. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Bagamoyo, 18 décembre 2013.

Tendai est Zimbabwéenne. Elles est arrivée dans la région de Tete pour se prostituer et nourrir sa famille resté de l'autre côté de la frontière. L’afflux de nombreux travailleurs attire dans la région des femmes des pays voisins pour le commerce du sexe. Chaque prestation leur rapporte l’équivalent d’un dollar étasunien. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Moatize, 19 décembre 2013

Tendai est Zimbabwéenne. Elles est arrivée dans la région de Tete pour se prostituer et nourrir sa famille resté de l'autre côté de la frontière. L’afflux de nombreux travailleurs attire dans la région des femmes des pays voisins pour le commerce du sexe. Chaque prestation leur rapporte l’équivalent d’un dollar étasunien. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Moatize, 19 décembre 2013

Des enfants se baignent dans le Zambèze. Le fleuve, qui sépare la ville de Tete des mines de charbon, était le lieu de vie des communautés déplacées avant les mines. La zone était bien plus fertile et dotée d’un accès plus simple aux marchés, aux infrastructures et aux centres de santé. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Tete, 21 décembre 2013

Des enfants se baignent dans le Zambèze. Le fleuve, qui sépare la ville de Tete des mines de charbon, était le lieu de vie des communautés déplacées avant les mines. La zone était bien plus fertile et dotée d’un accès plus simple aux marchés, aux infrastructures et aux centres de santé. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Tete, 21 décembre 2013

Une habitante de Cateme, village construit à 40 kilomètres de la ville homonyme déplacée, se repose devant sa maison. Les constructions sommaires qui ont été proposées aux habitants ne sont pas adaptées aux conditions climatiques. Les températures à l'intérieur des maisons peuvent atteindre jusqu'à 65°C. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Cateme, 21 décembre 2013

Une habitante de Cateme, village construit à 40 kilomètres de la ville homonyme déplacée, se repose devant sa maison. Les constructions sommaires qui ont été proposées aux habitants ne sont pas adaptées aux conditions climatiques. Les températures à l'intérieur des maisons peuvent atteindre jusqu'à 65°C. © Benjamin Hoffmann / Inediz /Cateme, 21 décembre 2013

Les conditions de vie sont variables en fonction de la localisation des villages de relogés. Ceux proches des mines sont moins frappés par le manque de travail. D’autres problèmes subsistent, comme la scolarisation des enfants. © Benjamin Hoffmann / Inediz / 25 de Setembro, 21 décembre 2013

Les conditions de vie sont variables en fonction de la localisation des villages de relogés. Ceux proches des mines sont moins frappés par le manque de travail. D’autres problèmes subsistent, comme la scolarisation des enfants. © Benjamin Hoffmann / Inediz / 25 de Setembro, 21 décembre 2013

Ramilia Saizi a perdu son mari et est désormais sans ressources. Sans terrain à cultiver, elle compte sur l’assistance de ses voisins pour subsister. © Benjamin Hoffmann / Inediz / Cateme, 19 décembre 2013

Ramilia Saizi a perdu son mari et est désormais sans ressources. Sans terrain à cultiver, elle compte sur l’assistance de ses voisins pour subsister. © Benjamin Hoffmann / Inediz / Cateme, 19 décembre 2013