À Pernik, la ville la plus polluée d’Europe

© Léonor Lumineau / 5 août 2015

© Léonor Lumineau / 5 août 2015

Les pics de particules fines suscitent l’inquiétude en Europe occidentale. Mais à l’Est, des pays suffoquent toute l’année, comme la Bulgarie, désormais à bout de souffle. La ville de Pernik y détient le triste record de la ville la plus polluée d’Europe. Avec un coupable principal: le charbon. Le même qui, autrefois, fit les beaux jours de la cité industrielle.

Publié le 30 novembre 2015


Hélène Bielak et Léonore Lumineau


Dans son taxi, Vladislav soupire en faisant glisser son index sur son tableau de bord: «Vous voyez la poussière. Je dois nettoyer ça chaque jour.» à quelques centaines de mètres, dans un appartement coquet, même combat pour Galina Gerginova: «C’est déjà la deuxième fois que je dois passer un chiffon sur cette table... Et nous ne sommes qu’en début d’après-midi.» Ces habitants de Pernik partagent le même constat. Ici, la pollution de l’air se voit à l’œil nu. Et pour cause, cette ville est la plus touchée d’Europe par les particules fines, selon le dernier classement des villes les plus polluées de l’Agence européenne de l’environnement (AEE), publié en 2013. La concentration de PM10 (particules inférieures à 10 micromètres) y a dépassé les normes européennes durant la moitié de l’année 2011, alors que la limite annuelle de l’Union européenne est fixée à 35 jours au-dessus de 50 micromètres par mètre cube. En comparaison, Paris a franchi la ligne rouge pendant quinze jours jours la même année.

«La Bulgarie enregistre la plus haute concentration de particules fines d’Europe. Environ 11 000 personnes en meurent prématurément», précise Martin Adams, expert pollution de l’air à l’AEE. Rapporté au nombre d’habitants du pays, 7 millions, c’est le ratio le plus élevé d’Europe. Dans l’ancienne cité industrielle, la pollution de l’air ronge habitants et environnement depuis des décennies. Le principal responsable se trouve dans le sol même, à savoir le charbon. Cet or anthracite, qui fit les beaux jours de ce centre minier, empoisonne ses 80 000 habitants à doses régulières. L’hiver reste la période la plus critique. «Les foyers modestes se chauffent au poêle à charbon parce que ce n’est pas cher. Mais c’est un système très polluant», se désole Genady Kondarev, de l’association écologiste Za Zemiata. «60 à 65% de la population est concernée», selon l’agence régionale de l’environnement et de l’eau de Pernik.

Le charbon alimente aussi la centrale thermique locale, située juste à côté des habitations. Construite au milieu du siècle dernier, elle produit le chauffage collectif pour une partie de la ville et contribuerait largement à la pollution selon les ONG écologistes. «Des filtres devaient être installés, mais la décision toujours reportée», assure le militant de Za Zemiata. Enfin, la crise aidant, le combustible est exploité à tout va dans des mines de charbon illégales à ciel ouvert qui ont fleuri dans toute la ville. «Pendant l’été, certains brûlent les dépôts. Cela crée de la pollution supplémentaire et empeste l’air», dénonce Genady Kondarev.

Le trafic automobile a sa grande part de responsabilité. La plupart des voitures circulant en Bulgarie sont des modèles d’occasion importés d’Europe de l’Ouest. Selon l’Association des vendeurs d’automobiles d’occasion bulgare, seuls 8% des 250 000 voitures achetées en 2013 dans le pays étaient neuves. Vétustes, ces modèles dégagent aussi plus de particules. Comme Pernik est situé dans une cuvette montagneuse, ces polluants stagnent.

Les usines situées en plein centre-ville de Pernik sont l’une des principales sources de pollution. © Léonor Lumineau / 5 août 2015

Les usines situées en plein centre-ville de Pernik sont l’une des principales sources de pollution. © Léonor Lumineau / 5 août 2015

«Les particules fines entrent profondément dans les poumons, jusque dans les canaux les plus fins et les empêchent de ventiler», explique le Docteur Aleksandar Aleksandrov, directeur de l’hôpital spécialisé dans les maladies respiratoires de Pernik. Asthme, pneumonie, cancers du poumon et maladies respiratoires chroniques frappent la population locale. Selon le rapport 2014 de l’Inspection régionale de santé du district de Pernik, 46 % des enfants venus consulter un médecin étaient atteints de maladies respiratoires. Chez les adultes, le pourcentage tombe à 26% mais ces affections restent la première cause de consultation. Et selon un document que nous nous sommes procurés, le nombre d'enfants de moins de 17 ans souffrant de maladies respiratoires a bondi de 49% dans la région de Pernik, entre 2009 et 2014.

«En un an, toute ma famille est tombée malade», témoigne Galina Gerginova, revenue vivre à Pernik il y a deux ans, après plusieurs années passées à l’étranger. «Mon fils de sept ans a toussé pendant six mois. Mon beau-père est décédé d’une maladie respiratoire chronique. Et ma belle-mère commence à avoir les mêmes symptômes.» Souvent, les effets de la pollution de l’air mettent des années à se déclarer. Face à ces maladies, la mairie de Pernik semble faire la sourde oreille. «Il n’y a aucune preuve qu’elles soient liées à la pollution», rétorque Adrian Simeonov, conseiller municipal de Pernik en charge de la santé. Cela dit, la municipalité a tout de même pris des mesures. Mais des directives comme celles-ci, — «inciter les habitants à utiliser du charbon de meilleure qualité pour se chauffer», «laver les rues à l’eau» ou «installer de nouveaux espaces verts dans le centre» — semblent dérisoires face à l’ampleur du phénomène.

Et en cas de pic de pollution? Aucune disposition particulière n’est prévue, indique la mairie. A titre de comparaison, lorsque le canton de Genève est confronté à une alerte aux particules fines — soit une concentration journalière de PM10 supérieure à 50 micromètres par mètre cube pendant deux jours consécutifs — ses autorités prévoient, notamment, la réduction des tarifs des transports en commun, l’interdiction des feux de plein air et la circulation alternée.

Du côté des administrés de Pernik, l’exaspération se fait sentir. «Il n’y a même pas de mesures concernant les écoles en cas de grande pollution. Et comme le gouvernement ne fait rien non plus, on pense qu’il n’y a pas de danger. C’est comme s’il ne se passait rien», dénonce Vladislav, 26 ans, membre d’une association de cyclistes. «La désinformation règne car beaucoup de gens ne réalisent pas à quel point les particules fines sont dangereuses», confirme le militant écologiste, Genady Kondarev. Ce manque de prévention, Yorkanka le dénonce depuis des années. Ancienne professeure de physique-chimie, la septuagénaire aux yeux bleus connaît bien les risques des particules fines pour la santé humaine. Cela explique son engagement de la première heure comme militante écologiste à Pernik. Mais la léthargie des autorités a eu raison de son engagement et de son association. «Au début, les gens étaient très motivés. Mais au fil du temps, il y a eu beaucoup de déçus. Parce que les régimes politiques changent, mais rien n’avance. Et il y a beaucoup d’obstacles», explique-t-elle.

Devant ce tableau inquiétant, le gouvernement bulgare préfère relativiser. «En 2011, Pernik a dépassé la norme journalière de PM10 pendant 219 jours (la limite européenne est fixée à 35 jours: ndlr). En 2014, 113 jours. En quatre ans, il y a eu une réduction de presque la moitié des dépassements», insiste Ivan Angelov, directeur de la protection de l’air au ministère de l’environnement et de l’eau. Ces petites avancées n’empêchent nullement le pays de rester la lanterne rouge du classement européen. En juin dernier, la Commission européenne a même décidé de poursuivre en justice la Bulgarie à cause du dépassement persistant des niveaux autorisés de particules PM10 dans six des sept villes du pays. «Comme n’importe quel membre de l’Union européenne, la Bulgarie est tenue par des limites à respecter mais elle les dépasse chaque année. Le gouvernement ne fait pas assez contre la pollution de l’air», dénonce Vlatka Matkovic Puljic, membre de l’ONG Heal, qui défend la santé publique.

«Dix-huit membres de l’Union Européenne sont concernés par cette procédure», tente de relativiser Boyko Malinov, au Ministère de l’environnement et de l’eau bulgare. Vingt-neuf municipalités sont concernées par la pollution aux particules fines. Toutes ont développé des programmes et ont mis en place des mesures. Et de nouvelles politiques vont être développées». «Il n’y a aucune solution miracle», relativise Martin Adams, de l’AEE. «Les villes et les pays doivent réfléchir à une échelle plus globale. Les pays voisins de la Bulgarie participent aussi à son air de mauvaise qualité.» Rappel pour ceux qui l’auraient oublié: les particules fines ne connaissent ni lois ni frontières


Reportage paru dans l’édition de Novembre 2015