
Alliances
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
Le renouveau du journalisme passe par des alliances qui, il n’y pas si longtemps, paraissaient improbables. Ce titre réunit, dans sa rédaction, des professeurs universitaires, des journalistes et des artistes. Il tisse des liens avec les développeurs web, les geeks et les créateurs visuels. La vocation de La Cité est d’embrasser, sous la catégorie du journalisme, ces profils partageant un intérêt commun: la connaissance et le savoir.
Mais le renouveau du journalisme passe paradoxalement aussi par son plus vieux métier, l’investigation de longue durée. Un savoir-faire menacé de disparition dans les années de concentration économique et de formatage de la presse écrite, submergée par le flot de news sur le web et rendue exsangue par le dépeuplement des rédactions.
La résurgence d’enquêtes au long cours est constamment réclamée, lors des sondages sur les attentes du public, par une foule de lecteurs. Mais l’appel à renouer avec la plus noble des traditions du journalisme est le plus souvent ignoré par les éditeurs concentrés sur les marges bénéficiaires et les dividendes des actionnaires.
Aucune rédaction, ou presque, en Suisse (mais aussi aux états-Unis, au Royame-Uni et en France) n’envisagerait de financer des investigations pouvant durer plusieurs mois, libérant des journalistes de toutes les tâches productives qu’il sont désormais censés assurer au jour le jour dans leurs médias.
En lançant un projet de «mécénat participatif» pour deux enquêtes d’intérêt public (cliquez ci-dessus), ce titre fait un pas de plus vers un journalisme à l’écoute des intérêts du lectorat. Il poursuit logiquement le chemin tracé par ses fondateurs (et les abonnés qui les ont suivis), un millier de lecteurs passionnés se sentant surtout motivés par l’émergence d’une nouvelle presse.
Qui pourrait tenter d’inverser la spirale dans un pays où la prospérité des éditeurs à but lucratif entraîne inexorablement l’affaiblissement des rédactions?
Qui d’autre qu’une multitude de lecteurs attachés au journalisme de qualité pourra corriger la distorsion d’un système où les médias publics audiovisuels sont partie intégrante de la politique nationale, alors que la presse écrite ne bénéficie d’aucune politique publique (à l’exception d’une loi lacunaire et restrictive sur l’aide à la presse, qui exclut les bimensuels et les mensuels)?
Si le renouveau du journalisme passe par des alliances inédites, seuls les lecteurs peuvent perpétuer ce mouvement. En soutenant, d’une part, les journaux qui, tels que La Cité, l’incarnent. Et en appuyant, de l’autre, les initiatives pour revitaliser des pratiques tombées en disgrâce, comme le journalisme d’investigation au long cours.
Editorial, La Cité n.17 (page 6)
La culture contre la mafia
Editorial, La Cité n.16
La criminalité organisée d’origine italienne infiltre le tissu économique des états européens pratiquement sans encombres. C’est le constat que posent les études menées sur ce phénomène depuis dix ans. Jamais la mafia n’a été aussi prospère en Europe.
Les puissantes familles siciliennes, napolitaines et calabraises engrangent des profits cumulés dépassant le PIB de plusieurs états de l’Amérique du Sud. Les circuits d’affaire sont désormais mondialisés, ces organisations mafieuses étant très actives d’un bout à l’autre de la planète, des états-Unis jusqu’en Australie (où la n’drangheta calabraise a fermement posé ses jalons).
Il a fallu qu’un journaliste menacé de mort par la camorra, Roberto Saviano, montre dans un roman-enquête l’impensable étendue de la mafia napolitaine, en Italie comme en Europe, pour provoquer un électrochoc sans précédent.
Cette réalité était pourtant sous les yeux de tous, bien avant la publication de Gomorra. De tous ceux, en tout cas, qui ont pris la peine de parcourir les interminables pages des rapports parlementaires et les analyses statistiques des polices nationales. Roberto Saviano a eu la lumineuse intuition d’utiliser le récit-vérité comme une puissante clé de compréhension.
Ouvrant une phase inédite, où la culture semble émerger comme un efficace antidote contre la mafia, Gomorra s’est d’abord mué en un film puis en une pièce de théâtre qui se joue en ce moment à Genève. La leçon de Roberto Saviano est qu’il faut ravir à la mafia la part d’imaginaire collectif qu’elle a réussi à gagner.
Dans ce combat, l’écrivain italien fait des émules, tel ce journaliste de Modène, Giovanni Tizian, qui publie, fin 2011, un retentissant récit sur les mutations culturelles survenues dans sa région depuis l’arrivée de la n’drangheta. Ses pages racontent, chiffres et faits à l’appui, l’histoire de l’emprise de la mafia calabraise sur les terres jusque-là non contaminées de l’émilie-Romagne.
Un an plus tôt, une politologue zurichoise, Stéphanie Oesch, analysait l’ascension des organisations criminelles au sein de l’appareil financier helvétique. Mais son ouvrage est depuis quasiment tombé dans l’oubli. Comme tout ce qui n’est désormais pas relayé par la courroie de transmission de la culture. Un mécanisme que le pouvoir politique devrait commencer à considérer comme un puissant levier. Pages 20 à 22
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
Mimétismes douteux
Editorial n.15
La question que nous inscrivons en Une de ce journal reste entière malgré le relâchement naturel de la controverse. Le temps qui passe diminue forcément l’intensité du débat. Mais il n’efface pas le sentiment d’un immense embarras. Fallait-il donc publier les photos des vingt-deux enfants qui ont trouvé la mort dans un accident d’autocar en Valais?
Les Unes des titres suisses et belges qui ont de cette façon voulu rendre «hommage» à ces jeunes victimes se sont comme transformées en un faire-part de décès. Un moyen plutôt habile de surfer sur la vague d’émotion qui a submergé le public. La mission d’informer est ainsi supplantée par celle de captiver l’audience. On plonge dans cette zone grise où, pour séduire ou fidéliser le lectorat, le journalisme et l’événementiel s’enchevêtrent. Au point de brouiller dangereusement les repères.
Quel métier a-t-il au juste été exercé en publiant les clichés des enfants? Celui qui consiste à couvrir et à analyser les événements ou celui dont la nature est en revanche de les créer, ou de s’y associer de manière intéressée?
La déontologie journalistique est impuissante face aux pratiques qui sortent de son cadre. Lesquelles sont alors laissées à l’appréciation du public. Si celui-ci achète, il aime, donc il approuve. Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène et, de ce fait, déplacent encore plus loin les limites.
Du point de vue de la déontologie professionnelle, en disposant arbitrairement sur une page les visages de ces enfants arrachés à leurs parents, les journaux ont fait intrusion dans la sphère privée des familles. Vue de Facebook, d’où bon nombre de clichés controversés auraient été extraits, cette conclusion paraît évidemment banale ou sans intérêt.
Comment, dès lors, procéder à un examen éthique muni d’un instrument – le code déontologique – dépassé par l’émergence de nouveaux comportements? La presse du «fait divers» tire sa prospérité de la capacité à se mouler sur la curiosité du public. Avant l’essor des réseaux sociaux, elle pouvait encore présumer des goûts du lectorat. Ceux-ci sont désormais vérifiables à la minute près. D’un mimétisme parfois inconscient, les journaux qui pratiquent la personnalisation systématique de l’information sont passés à un mimétisme conscient. Ils ne jouissent alors plus du bénéfice du doute.
Cette évolution est à bannir lorsque une part de sensationnalisme vient s’engouffrer dans un drame qui, plus que d’autres, réclame un soin et une attention sans faille. D’un bout à l’autre de la planète, en passant par la Suisse et la Belgique, la mort des enfants tombe dans une sphère que personne ne voudrait voir violée. Interroger les pratiques qui franchissent cette ligne rouge est un devoir.
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
Derrière les étreintes électorales
Editorial, La Cité n.14
Il y a d’abord la mise en scène. Nicolas Sarkozy et Abdoulaye Wade sont friands de ces étreintes électorales qui préfigurent la perpétuation d’un ordre ancien mais habillé de nouveaux oripeaux. Ce printemps est celui du quitte ou double pour ces icônes de la «Françafrique», un mot qui évoque depuis un demi-siècle les liens privilégiés entre Paris et ses anciennes colonies, le Sénégal mais aussi le Gabon, le Tchad ou la République centrafricaine. Soumis aujourd’hui au verdict des urnes, les présidents français et sénégalais ont préservé, chacun à leur manière, la substance de ces liens. Dans la forme et dans le fond.
Derrière la mise en scène, on retrouve immanquablement les coulisses. La légende a longtemps évoqué le spectre de réseaux de financement douteux échappant au contrôle démocratique. L’affaire Elf a montré, en 1993, qu’elle n’était de loin pas exagérée. Tant la Mitterrandie que la Chiraquie ont largement profité de cette inépuisable pompe occulte arrosant une vaste étendue du jardin politique français. Rien n’a changé depuis ce faramineux scandale financier. La logique est restée intacte, même la méthode des mallettes bourrées de billets a survécu. Désuète mais toujours diablement efficace.
A l’approche des présidentielles françaises, La Cité revient sur ces pratiques qui figent une manière sclérosée et dévoyée de faire de la politique. Car l’argent qui entretient ces rouages ne circule pas en vase clos. Il renforce, en France, le vieux réflexe de la corruption. Au Sénégal, il façonne les comportements des nouvelles générations, à l’image de la jeunesse dorée qui, à Dakar, prospère dans l’ombre du président Wade (pages 10 et 11). Une évolution emblématique de l’impact, visible, qu’un système invisible, situé hors du champ de la démocratie, peut avoir sur l’émergence de nouveaux modes de vie.
En France, François Hollande semble en mesure de l’emporter, malgré la remontée de Nicolas Sarkozy dans les sondages. Par le jeu des alliances, Macky Sall, un des anciens premiers ministres de Wade, apparaît pour sa part le mieux placé pour devenir le quatrième président du Sénégal depuis l’indépendance, en 1960. En cas de victoire, auront-ils la vocation de couper à la racine le cordon de la Françafrique?
Le rôle des élections est d’assurer que la réponse aux défis d’un pays soit donnée par le pouvoir politique, non financier. La Françafrique inverse ces priorités. Cela veut dire qu’il faudra tôt ou tard imaginer un franc démantèlement de ce système. Pas un simple maquillage cosmétique ou son oubli par le silence médiatique. Afin de montrer que le rôle des partis dans une démocratie peut, et doit, être joué sans le soutien des réseaux occultes.
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
Comme une double peine
Editorial, La Cité n.13
La dernière édition du classement de la liberté de la presse, établie par Reporters sans frontières (RSF) et publiée à fin janvier, est, comme les précédentes, le baromètre de l’état de la démocratie dans le monde. Mais jamais, comme cette année, la mission d’informer n’a autant été associée aux aspirations de liberté des peuples.
Modèles d’états où la recherche de la vérité était systématiquement étouffée sous une chape de plomb, les pays du printemps arabe ont bousculé la donne. à l’image de la Tunisie, qui progresse d’une bonne trentaine de positions. Plus d’un an après le soulèvement de la rue, tout semble démontrer que, dans ce pays, la presse libre gagne du terrain.
Dans ce numéro, La Cité a décidé de concentrer son focus ailleurs que sur ces régions encore instables. C’est sur la Turquie, considérée comme une promesse démocratique par nombre de gouvernement européens, que nous arrêtons notre regard. En une année, cet état d’inspiration islamique a opéré un grand bond en arrière, perdant dix places dans le classement (il est 148e sur 179). La justice a lancé des rafles de journalistes d’une ampleur inédite depuis le régime militaire. Le constat de RSF est alarmant: un très grand nombre de reporters emprisonnés se trouve en Turquie.
Aux portes de l’Europe, carrefour stratégique pour l’acheminement des principales sources d’énergies, pétrole et gaz, l’état dirigé par le parti conservateur de Recep Tayyip Erdogan concentre les ambiguïtés de la realpolitik du Vieux Continent. Les échanges commerciaux ont le vent en poupe, portés par les alliances géopolitiques que chaque pays de l’UE noue avec l’immense et économiquement prometteuse nation turque. La dérive autoritaire d’Ankara est, du coup, quasiment absente du dialogue diplomatique.
Continent vieillissant miné par les dettes et le chômage, l’Europe trahit lui aussi une certaine nervosité face à la presse libre. En France et en Italie, les propositions de lois entravant le travail des rédactions ont fleuri ces dernières années. Les arrestations, aux états-Unis, de journalistes couvrant les cortèges d’Occupy Wall Street ont fait sensation. Comme en Turquie, l’allergie des autorités l’emporte et, à cause d’elle, l’atmosphère démocratique se crispe.
Auscultée depuis une décennie et parfaitement identifiée, la crise de la liberté de la presse fait l’objet de tables rondes, de déclarations de bonnes intentions et de promesses qui, sans être oubliées, apaisent provisoirement les esprits mais ne règlent en rien les problèmes structurels qui affaiblissent la mission du journalisme. Dont celui du conflit permanent avec la politique. Qui accable, comme une double peine, des journaux déjà lourdement frappés par la tourmente économique.
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
Autisme et realpolitik
Editorial, La Cité n.12
Il y a bientôt un an, la Syrie basculait dans la contestation. Depuis ce 15 mars 2011, jour des premières manifestations à Damas, la machine répressive du régime de Bachar Al-Assad ne s’est pas contentée de demi-mesures. Les témoignages sont effroyables. En décembre, une commission d’enquête de l’ONU faisait officiellement état d’au moins cinq mille morts, dont plus de trois cents enfants. En onze mois...
Les snipers loyalistes ouvrent le feu sur tout véhicule transportant des blessés. Sans parler de l’usage de la torture à grande échelle, pratiquée dans des hôpitaux transformés en centres d’interrogatoire. La situation est dramatique. Funeste présage, les ambassades rapatrient leur personnel diplomatique et, à l’image de la Suisse, conseillent à leurs ressortissants de quitter le pays.
Echappée miraculeusement au pire, l’écrivaine Samar Yazbek est la voix des opposants syriens dans le monde. Avant son passage à Genève, début mars, elle prévient: «Les crimes commis à l’encontre des Syriens, et ce que nous entendons à leur sujet, ne sont qu’une infime partie de la réalité qui dépasse tout ce qu’on peut imaginer. Les récits feront surface après la révolution, aussi tragiques que douloureux.»
L’autocratie brutale de Bachar Al-Assad s’est donnée comme seule perspective de se couper de son peuple ainsi que de la communauté internationale. Sauf de la Russie et la Chine, qui bloquent les rouages onusiens à la fois pour sauvegarder leurs intérêts dans la région et éviter que le Conseil de sécurité ne se transforme en «machine à changer les régimes».
Pour Bachar Al-Assad, la couverture sino-russe à l’ONU est loin d’engager un processus vertueux qui le placerait sous un jour meilleur. Les atrocités commises ne seront pas effacées par de virtuelles promesses de réformes ni par des amitiés de circonstance, fussent-elles incarnées par deux puissants membres du Conseil de sécurité. Par son double veto, l’axe Chine-Russie prend la responsabilité d’une poursuite outrancière de ce long et abominable bain de sang. Qu’est-ce qui empêcherait au régime syrien de considérer le parrainage sino-russe comme un blanc-seing?
La realpolitik d’antan, lorsque l’Union soviétique et le Parti communiste chinois défendaient à tout prix leurs intérêts géopolitiques, revient avec fracas. Plongées dans un autisme navrant, Moscou et Pékin ont peut-être oublié qu’elles risquaient d’exacerber les frustrations régionales. Se sentant libéré de toute pression, l’Iran a ainsi annoncé qu’il couperait ses livraisons de brut à la France et au Royaume-Uni. Une provocation à laquelle Washington, dont la diplomatie proche-orientale était entre parenthèse pour cause de campagne présidentielle, ne manquera pas de riposter. La crise syrienne multiplie ses métastases.
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
Par-delà l'information
Editorial, La Cité n.11, du 10 au 24 février 2012
Pour qui en Suisse considère la diversité de la presse comme une valeur démocratique, le constat est assez déprimant. Fin janvier, l’hebdomadaire L’Echo Magazine devait justifier, devant la justice fédérale, son rôle de journal contribuant au pluralisme de l’information. Pour ce titre fondé en 1930, la démarche laisse un goût plutôt amer.
C’est La Poste qui conteste à ce journal «familial et chrétien» son droit de continuer de faire partie de cette presse dont le profil pluraliste est récompensé par l’Etat. Ce privilège se solde par l’octroi de tarifs postaux préférentiels pour l’acheminement des journaux vers les abonnés. Pour les titres à faible tirage, les sommes en jeu sont considérables. Elles peuvent dans certains cas être décisives. Ce droit se gagne en remplissant des critères stipulés dans une loi fédérale. Il arrive de le perdre lorsque la législation connait une mauvaise révision, comme ce fut le cas en 2010. Depuis cette date, la boîte de Pandore est ouverte.
Pas moins de quatre procès ont eu lieu, dont celui perdu par le quotidien économique L’Agefi. Une ordonnance «réparatrice» est actuellement en consultation. Elle devrait corriger les effets pervers d’une loi lacunaire. Sinon, les procédures judiciaires se multiplieront: Le Courrier, la WOZ et Gauchebdo pourraient alors être mis sérieusement en difficulté. Ce scénario semble depuis peu écarté. Mais la diversité de la presse vivrait mieux si elle était protégée par des normes garantissant plus solidement sa vitalité.
Il est une région du monde qui, discrètement, fait figure de modèle: la Scandinavie. Et notamment la Norvège, pays où la vie de la presse est partie intégrante de la politique culturelle. Elle est ainsi mise à l’abri de ces vents contraires qui, avec une fréquence étourdissante, font vaciller les équilibres économiques. En Suisse, l’avenir des journaux est, lui, tributaire de la santé du marché (publicitaire). Un autre monde.
La Confédération semble démunie contre les menaces qui pèsent sur la diversité de la presse. Seul lui reste le pouvoir de décréter un rabais sur les tarifs postaux en faveur de journaux à faible tirage, si possible «à but non lucratif», tombant sous la catégorie de la presse «généraliste» avec un ancrage «régional».
Ces mots, aujourd’hui piégés par des interprétations contestables, ont une signification fondamentale. Celle de définir la physionomie d’une presse d’intérêt public, qui exerce son métier au-delà des considérations de rentabilité et de profit. Les mêmes qui rétrécissent l’espace vital des journalistes comme des photographes de presse. Garantir l’aide fédérale aux journaux d’intérêt public va au-delà d’une simple affaire pécuniaire. C’est resserrer les mailles du tissu démocratique, non gérer une bourse.
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
La face cachée du piratage
Editorial, La Cité n.10, du 27 janvier au 10 février 2012
Les conflits économiques se déclinent désormais sur le Net. Mais la dramaturgie ne varie pas. L’offensive musclée du FBI, dans la nuit de jeudi 19 à vendredi 20 janvier, contre le site megaupload.com mime les retentissantes captures des ennemis publics number one aux états-Unis. L’idée d’un Internet espace de liberté sans limites s’est évanouie au fil des années. Avec la fermeture de cette plateforme permettant d’accéder gratuitement à des dizaines de milliers de films et de chansons, c’est le dernier coup porté contre l’idéal d’un nouveau monde, où les individus seraient davantage des consommateurs d’art et de culture et demandeurs d’un libre partage des créations et du savoir.
Un idéal qui se heurte aux contingences économiques des majors du cinéma mais surtout du disque, dont les ventes ont été divisées par deux en dix ans. Pour les partisans d’un durcissement du dispositif contre le téléchargement, la rengaine du marché en déclin rejette la faute sur des internautes peu scrupuleux. Mais la réalité n’est pas aussi manichéenne et catastrophiste. Depuis le temps qu’on annonce la mort de l’industrie du disque face au piratage, la décennie écoulée est en revanche porteuse d’un nouveau modèle économique qui commence à faire ses preuves.
Un modèle qui, paradoxalement, trouve dans la soif des internautes pour la culture musicale une formidable courroie de transmission. La révolution numérique facilite l’accès aux œuvres. Le téléchargement libre, qu’on qualifie désormais de «piratage», amplifie ce phénomène en relevant la consommation des activités culturelles non virtuelles. Les études sont formelles.
En Suisse, en 2008, environ 93% de la population résidente a fréquenté au moins une institution culturelle, salles de concert, cinéma, et expositions confondues1. Se focalisant sur une seule année, le rapport helvétique ne permet pas de comparaison. C’est en France qu’on trouve une clé de compréhension. L’arrivée d’Internet et la circulation facilitée des œuvres a-t-elle fait chuter ou augmenter la fréquentation des salles (de cinéma et de concert)? Réponse: la pratique du Net et le téléchargement ont dopé l’appétit des Français pour les événements culturels2.
En anticipant cette tendance, l’industrie de la musique redresse la barre en misant sur l’engouement pour les grandes messes culturelles, d’où elle tire de juteux profits. Avant l’étude française, on dépeignait le téléchargement comme un facteur d’émiettement de la demande. Il se révèle être en revanche un surprenant moteur de croissance pour l’industrie de la culture.
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
1 Les pratiques culturelles en Suisse en 2008. OFS, 2011.
2 Les pratiques culturelles des Français entre 1973 et 2008.
Retraites: un débat biaisé
Editorial, La Cité n.9, du 13 au 27 janvier 2012
C’est dans la plus grande discrétion que le Conseil fédéral a approuvé, le 23 décembre dernier, un rapport sur la réforme du deuxième pilier (LPP). Ce document de plus de 170 pages a été diffusé, le 4 janvier, sur Internet sans que la moindre conférence de presse soit organisée. Le contraste avec l’agitation habituellement provoquée autour de ce thème est saisissant.
D’autant que le texte entérine le tour de vis que Pascal Couchepin et Didier Burkhalter ont tour à tour contribué à donner à la révision de la LPP. Douloureuses pour les assurés et les (futurs) rentiers, les recettes n’ont pas varié. La baisse du taux de conversion ou la hausse de l’âge de la retraite, le relèvement des cotisations ou une réduction des prestations, sont autant de solutions qui ont cours auprès des assureurs et des milieux patronaux comme de leurs relais politiques, majoritaires aux Chambres. Pourquoi avoir dès lors mis la sourdine?
L’arrivée
d’un socialiste, Alain Berset, à la tête du Département fédéral de l’intérieur, n’est peut-être pas étrangère
à une telle retenue. Mais en réalité, cette circonspection, qui a paru
suspecte à beaucoup, marque un mouvement de fond.
Parce qu’elle est un sujet sensible et qu’elle peut facilement provoquer le
rejet populaire, la révision de la LPP ne peut procéder sur un chemin
totalement transparent. Pour conjurer le sort dans les urnes, les tenants du tour de vis surfent sur des slogans alarmistes et esquivent les
pièges que pourrait leur tendre la tenue d’un débat public apaisé et réfléchi où tout serait remis à plat.
L’enquête que nous publions dans ce numéro de La Cité montre que cette campagne, basée sur la propagation d’un sentiment d’inquiétude, n’est pas exempte d’éléments trompeurs. Elle décortique efficacement la manipulation des chiffres qui la nourrit. La comparaison entre le scénario catastrophiste et celui de la prudence, que nous défendons, suscite le sentiment que des pistes alternatives devraient être explorées avant de se résigner à affaiblir le système et à pénaliser les rentiers.
Depuis trop longtemps, le débat sur l’avenir des retraites en Suisse se résume à un affrontement idéologique parfois caricatural. En proposant de s’octroyer le droit de fixer le taux de conversion des rentes, le Conseil fédéral dit vouloir extraire le dossier de la politisation à outrance dans laquelle il s’est trouvé enfermé. Une façon d’éviter de faire passer à nouveau ce taux devant le peuple, qui a massivement refusé une baisse en 2010. L’étanchéité du gouverment aux pressions des milieux financiers n’étant pas garantie, il n’est pas sûr que cette idée réussisse à faire circuler de l’air frais dans la maison de la LPP.
Fabio Lo Verso, rédacteur en chef
Une nouvelle presse debout
Editorial, La Cité n. 8, du 23 décembre 2011 au 13 janvier 2012
Ce numéro de La Cité, qui enjambe la fin 2011 et le début 2012, marque une transition vers une année cruciale. En un peu plus de trois mois, le journal s’est fait une place dans un paysage romand en pleine mutation, où la disparition d’Edipresse Suisse au profit de Tamedia n’a pas encore déployé tous ses effets. Après un cycle de huit parutions, La Cité garde intactes ses motivations.
Nous étions partis de l’idée que l’ère du zapping et du picorage de news nourrirait par contraste le désir d’une nouvelle presse qui transforme, elle, l’information en savoir. Nous n’avions pas tort. Les nouveaux abonnés affirment trouver dans ce bimensuel «un contenu qu’on ne leur offre plus», la taille des articles et la mise en page leur donnant «envie de lire».
Nous étions surtout partis d’une définition particulière de la relation qu’une nouvelle presse devrait entretenir avec les lecteurs. Une relation désintéressée mais d’intérêt public, dont les liens se consolident paradoxalement parce qu’ils échappent à toute catégorisation. La Cité se veut une référence pour ces «libres lecteurs» qui veulent préserver la lecture de la presse comme un acte inclassable.
Ce journal continue de susciter un accueil enthousiaste, qu’il faudra maintenant transformer en un socle financier stable afin d’assurer sa pérénnité. Si le lectorat de La Cité est en hausse, la demande n’est pas encore solvable. C’est pourquoi nous glissons dans cette édition un coupon pour souscrire un abonnement. Le budget du journal repose entièrement sur le financement des lecteurs, la publicité y étant très marginale et les subventions inexistantes.
Nous souhaitons être le journal d’un lectorat en mouvement, de ceux qui veulent que le paysage de la presse se régénère et que la pratique d’un journalisme de la connaissance et du savoir monte en gamme, avec une mise en perspective de l’information et du recul, supposant un certain type d’écriture et de compétences.
Les années de concentration médiatique et de standardisation des journaux ont implanté un mode d’appréhension de l’actualité privilégiant la brièveté, la proximité et la profusion d’images. Erigée autrefois en reine de l’actualité, l’information fast food et people n’est plus qu’un fétu ballotté par des vents contraires, proliférant sur le web.
Le phénomène est loin d’être circonscrit à une crise de l’offre de contenus. Il dévoile les limites d’un modèle économique qui met son destin entre les mains des annonceurs et des investisseurs-actionnaires. Emanation du désir d’une nouvelle presse, La Cité donne le pouvoir à ceux qui lisent les journaux et à ceux qui les font. La meilleure façon de soutenir cet engagement est de s’abonner sans tarder et d’abonner ses amis.


