Les failles internes de la BSI dans le scandale du siècle en Malaisie

Siège de la BSI à Lugano. © Alberto Campi / Mai 2016

Siège de la BSI à Lugano. © Alberto Campi / Mai 2016

 

Yak Yew Chee, banquier «superstar» de l’établissement tessinois BSI à Singapour, vient de plaider coupable dans le cadre du détournement du fonds souverain malaisien. Ses aveux pointent la défaillance du contrôle interne, ou compliance, de l’établissement. Des documents en notre possession montrent la facilité avec laquelle il est possible de contourner ce dispositif censé détecter les agissements frauduleux.

Federico Franchini et Fabio Lo Verso
6 décembre 2016

 

Dans l’énorme scandale politico-financier «1MDB», du nom du fonds souverain malaisien pillé par des banquiers sans scrupules, la première condamnation est tombée le 11 novembre dernier. Yak Yew Chee, ex-banquier de la BSI à Singapour, a reconnu avoir falsifié des documents et avoir omis de dénoncer des transactions suspectes liées au financier malaisien Low Taek Jho, mieux connu sous le nom de Joh Low. Le condamné écope de quatre mois et demi de prison.

Grâce à ces aveux, la justice de la cité-État a pu reconstituer le détournement de 110 millions de dollars échouant sur les comptes personnels de Joh Low, le cerveau de l’immense fraude de 790 millions de dollars au préjudice du fonds 1MDB (voir graphique ci-dessous en anglais). Ce schéma fait la lumière sur les banques suisses choisies par Joh Low pour mener à bien son dessin illicite: Falcon, BSI, Coutts et Rotschild.

Ce que, en revanche, ce tableau n’affiche pas, c’est l’impéritie du contrôle interne, ou compliance, de la tessinoise BSI, la banque la plus impliquée à ce jour dans le montage frauduleux. Pour ces manquements, en Suisse, elle a été condamnée à la dissolution (dossier complet dans La Cité de juin 2016: cliquez ici).

Des documents en notre possession montrent la facilité avec laquelle il a été possible de contourner la compliance, un dispositif censé faire barrage aux turpitudes financières. L’exemple que nous détaillons met en scène la complicité de Joh Low et Yak Yew Chee. Le 20 novembre 2012, le premier demande de l’assistance au second au sujet d’une lettre à faire parvenir au CEO de la Rotschild Trust de Zurich. Il s’agit de donner des explications concernant le transfert de 110 millions de dollars vers un compte ouvert au nom de Selune Ltd. L’ordre de transfert date du 7 novembre 2012.  
 
Cette somme ne représente qu’une partie des 790 millions de dollars détournés à partir de 1MDB Energy (Langat) Ltd, une filiale du fonds souverain malaisien. Comme le montre le schéma, au moment où Joh Low invoque l’aide de Yak Yew Chee, les millions ont déjà transité par plusieurs banques suisses. Dans le détail, le 2 novembre, 153 millions atterrissent sur un compte à la BSI au nom de la société ADKIM (Abu Dhabi-Kuwait-Malaysia Investment Corporation), dont le seul bénéficiaire était Joh Low. Trois jours plus tard, le 5 novembre, la même somme se retrouve sur un compte à la BSI appartenant à Low Hock Peng, père de Joh Low.
 
Le lendemain, le 6 novembre 2012, un membre du Compliance Office de BSI qualifie de «nébuleux» (neboulus) ces transferts d’argent entre Joh Low et son père et «inacceptables du point de vue de la compliance» (not acceptable in Compliance’s view). Joh Low, agacé, se justifie via un e-mail qu’il adresse à Yak Yew Chee, en mettant en copie des hauts cadres de la filiale de Singapour.
 
Ce simple mail suffit à débloquer la situation. Le 7 novembre, Joh Low peut tranquillement recevoir, sur son compte personnel, 150 millions de dollars en provenance du compte de son père, dans lequel il avait préalablement injecté 153 millions via sa société ADKIM. Le même jour, il transfère 110 millions sur le compte de la société Selune Ltd auprès de Rotschild Bank Ag de Zurich.

La banque Rotschild demande aussitôt des informations complémentaires. C’est à ce moment que Yak Yew Chee entre lourdement en scène. Il reçoit de Joh Low un e-mail contenant un draft pour une lettre de référence. Il demande à Yak de l’appeler pour en discuter. Après discussion, le banquier singapourien lui renvoie une lettre dans la quelle il certifie la qualité de la famille Low, les fondements de sa richesse ainsi que le haut niveau de procédure de compliance de la BSI, appliquée dans le respect des lois suisses et singapouriennes…

Rédigée sur un papier officiel de BSI, la lettre est signée par Yak Yew Chee... au nom de la banque tessinoise. Mais l’établissement ne l’avait à aucun moment autorisé à écrire et à envoyer une telle missive, ce dont le Singapourien était conscient. Ce type de communication, qui doit passer par le département juridique, nécessite une double signature.
 
Les procureurs singapouriens soulignent que l’accusé savait pertinemment que le contenu de la lettre induisait en erreur «en donnant la fausse impression les 110 millions de dollars appartenaient au père de Joh Low». Yak Yew Chee était également à connaissance que cet argent avait été transféré sur le compte du père via un autre compte ouvert auprès de la banque Coutts à Zurich, dont le seul bénéficiaire économique était le même Joh Low. Le Singapourien détenait ainsi un indice solide pour soupçonner queces transfert «pouvait être totalement le produit d’un acte criminel», poursuit la justice de la cité-État.
 
Yak Yew Chee «a néanmoins procédé à la signature de la lettre pour Rothschild malgré (…) le fait que ladite lettre ait été conçue pour cacher l’origine de l’argent», relèvent les procureurs singapouriens, en ajoutant qu’«il était impatient de gagner un avantage en faisant une faveur à Joh Low qui, par ses liens, était son client le plus important». Ainsi faisant, il à violé la loi de Singapour. Devant la justice singapourienne, Yak Yew Chee reconnaît avoir bénéficié d’un client comme Joh Low et que ces transactions avaient eu un impact direct sur ses bonus.

Pour sa part, la banque Rotschild n’a pas mené d’enquête supplémentaire auprès de la BSI sur le transfert de ces 110 millions de dollars. Alors que l’établissement tessinois assure aux autorités de Singapour qu’elle n’aurait pas autorisé l’envoi de la lettre si elle avait été à connaissance de son contenu.

Des dizaines de millions de dollars ont ainsi pu être transférés à travers plusieurs banques suisses et sociétés offshore, alors qu’un montant dépassant les 100 millions de dollars a pu impunément passer du compte du fils Low à celui de son père, et ce dans la même banque, la BSI, en contournant les mesures de compliance par un simple e-mail et une lettre falsifiée.
 
En février 2014, le même Yak Yew Chee utilise le même stratagème en demandant au chef au Yacht and Shipping Finance de BNP Paribas à Genève de le couvrir. Encore une fois, la lettre est rédigée sur un papier en-tête de la BSI portant, cette fois-ci, deux signatures: celles du Singapourien et d’une collaboratrice de son team. Dans cette autre enquête, la BSI a affirmé aux autorités de Singapour qu’elle n’aurait jamais autorisé une telle missive, dans laquelle il est notamment affirmé que «the Low Family’s cumulative net worth is approximately USD 1,63 billions» (la fortune cumulée de la famille Low représente approximativement 1,63 milliard de dollars étasuniens). Pour rappel, le nom de BNP Parisbas ne figure pas dans l’enquête 1MBD.

Des enquêtes en lien avec le fonds souverain malaisien sont actuellement menées dans au moins six pays, don les États-Unis et la Suisse, où le Ministère public de la Confédération a ouvert une procédure contre Hans-Peter Brunner, supérieur hiérarchique de Yak Yew Chee ains que contre le responsable du service juridique et compliance de la banque.

À l’époque, au siège luganais de BSI, au lieu d’inquiéter sérieusement la hiérarchie, les résultats de Yak Yew Chee suscitent l’euphorie. À l’approche de Noël 2011, Alfredo Gysi, à l’époque directeur général de la banque, lui adresse une lettre élogieuse: «Hanspeter m’a parlé du boulot fantastique et du business success que tu as réalisés dans les semaines passées (...) Merci pour ton immense contribution non seulement à la croissance de notre nouveau business en Asie mais aussi en faveur de l’ensemble du groupe BSI.» Les années suivantes, le salaire de Yak Yew Chee passe de 500 000 dollars à un million; ses bonus, eux, prennent l’ascenseur et atteignent la somme de 10,5 millions de dollars en 2014. La croissance de BSI en Asie est phénoménale. Selon son rapport annuel, la Singapore branch de la banque double en 2014 ses bénéfices nets.

En Malaisie, le scandale a éclaboussé le chef du gouvernement, Najib Razak, après des révélations selon lesquelles il aurait perçu un milliard de dollars de financements à travers le fonds souverain. En juillet dernier, les banques suisses UBS et Falcon Bank ont été sanctionnées financièrement à Singapour pour des manquements dans la lutte contre le blanchiment d’argent liés à ce scandale. Falcon Bank avait été contrainte d’y cesser ses opérations, devenant la deuxième banque suisse interdite d’activité à Singapour après la BSI, contrainte en mai d’y fermer sa filiale pour des raisons similaires.

 
EnquêteFederico Franchini