Dans les Grisons, les vallées italophones se muent en zones offshore

© Alberto Campi / Octobre 2017

© Alberto Campi / Octobre 2017

 

Depuis 2014, dans le val Mesolcina et le val Calanca, le nombre de sociétés-écran a triplé, passant de 500 à plus de 1500. Soit une par cinq habitants. Le malaise grandit dans la population locale.

 

Federico Franchini

13 novembre 2017 — La nouvelle zone offshore de Suisse s’épanouit au contact du bon air pur des montagnes, plus particulièrement dans le val Mesolcina, une vallée italophone des Grisons, à quelques minutes de Bellinzone. Ce lieu paisible, niché au sud des Alpes, connaît une effervescence inhabituelle: les sociétés «boîte aux lettres» sont de plus en plus nombreuses à y avoir élu domicile.

Ici et dans le val Calanca, autre vallée grisonne proche du Tessin, depuis 2014, le nombre d’entreprises a triplé, passant de 500 à plus de 1500. Soit une société pour cinq habitants, le double de Coire, la capitale cantonale. À Grono, commune de 1300 habitants, on dénombre une société pour deux habitants.

Il y a celles ayant une activité réelle actives dans l’artisanat ou l’industrie locale. Mais pour la plupart, il s’agit d’entreprises fictives, souvent accompagnées d’une réputation sulfureuse, n’ayant pas d’activité réelle, ni de personnel, ni de locaux. Des fiduciaires et des sociétés financières qui, au cœur des conifères, commercialisent des matières premières ou organisent des transports maritimes.

En décembre 2016, une équipe de la chaîne macédonienne Kanal 5 enquêtait et tentait de remonter les traces d’Eksiko, une société bénéficiant de l’argent public macédonien dans le cadre de plusieurs projets. «Nous pensions trouver de grands bureaux mais cette entreprise n’a même pas une boîte aux lettres...», s’étonnait le journaliste que nous accompagnions dans ses investigations.

Il savait cependant que le capital d’Eksiko était détenu par la T&MJ Investment de Lugano. Après une visite au registre de commerce, il fait d’autres découvertes: la société luganaise était à son tour contrôlée par une société basée... à Roveredo, dans les Grisons. Mais à ce stade de son enquête, impossible pour lui d’en savoir plus sur cette triangulation.

 
Val Mesolcina. © Alberto Campi / Octobre 2017

Val Mesolcina. © Alberto Campi / Octobre 2017

 

La présence de sociétés-écran dans les vallées italophones des Grisons n’est pas nouvelle. Il y a une dizaine d’année, la question avait déjà été débattue au parlement cantonal. Mais, depuis 2014, le phénomène a pris de l’ampleur et ce n’est probablement pas dû au hasard. Cette année-là, les autorités tessinoises ont ouvert la chasse aux contrats de travail fictifs en renforçant les contrôles des inscriptions au registre du commerce et des octrois de permis B aux étrangers.

 

Produit d’importation tessinoise

Quelque 300 sociétés ont choisi de transférer leur siège du Tessin aux Grisons, dont deux tiers, selon les chiffres livrés par les autorités grisonnes, ne comptent aucun employé. Dans cette «délocalisation» interne, les fiduciaires se taillent la part du lion, en raison d’une réglementation plus souple. Au Tessin, il faut désormais demander une autorisation pour exercer cette profession. Ce qui n’est pas le cas aux Grisons.

Dans ce canton, il est également plus facile de déposer son bilan. En 2016 les seules vallées de la Mesolcina et de la Calanca ont enregistré un quart des faillites du canton. Alors qu’elles ne concentrent que 4% de la population grisonne. Plusieurs de ces faillites sont un produit d’importation tessinoise.

«On pourrait définir le val Mesolcina comme l’une des zones offshore de la Suisse où il est très facile d’acquérir des sociétés, où on ne pose pas beaucoup de questions et, surtout, où il y a une grande facilité à les mettre en faillite sans problèmes particuliers», analyse Fabio Tasso, chef de la section crimes économiques de la police cantonale tessinoise, dans l’émission Falò de la RSI, le 5 octobre dernier.

Les révélations, en juin dernier, du Corriere della Sera illustrent parfaitement cette pratique. Le quotidien italien indiquait que la fille de Rocco Papalia, l’un des boss de la ’ndrangheta en Lombardie, libéré en mai dernier après 26 ans de prison, avait enregistré une société à Leggia, une fraction de la commune grisonne de Grono. Son nom: Il segreto del gelato Sàrl.

Installée dans un bâtiment jaune de trois étages situé au bout d’une ruelle discrète, elle est active dans l’import, l’export, la production, le commerce et la distribution de glaces, ainsi que dans le secteur de la restauration et de l’hôtellerie.

 
Siège de la la société Il segreto del gelato Sàrl à Leggia, fraction de la commune grisonne de Grono. © Alberto Campi / Octobre 2017

Siège de la la société Il segreto del gelato Sàrl à Leggia, fraction de la commune grisonne de Grono. © Alberto Campi / Octobre 2017

 

Sortie de l’anonymat par le quotidien italien, l’entreprise, aux relents de mafia, fait à nouveau parler d’elle en déposant une plainte en diffamation contre la RSI, suite à un reportage que la chaîne lui avait consacré. L’affaire s’est soldée par un non-lieu proclamé, le 11 octobre dernier, par le parquet tessinois. «La thématique traitée est indiscutablement d’intérêt public, lit-on dans l’ordonnance de non-lieu, du moment que la problématique des sociétés boîte aux lettres et de leurs liens éventuels avec les organisations criminelles a été l’objet d’un acte parlementaire dans le Canton des Grisons

Suite aux révélations du quotidien italien, Hans Peter Wellig, représentant libéral-radical du val Mesoncina au Grand Conseil grison, a déposé une interpellation. «Le district de Moesa (qui comprend le val Mesolcina et le val Calanca: ndlr) est devenu un eldorado pour les sociétés boîte aux lettres qui ne contribuent absolument pas à l’économie régionale mais qui, au contraire, lui donnent une image négative», assène-t-il.

 

Inquiétude publique

Le malaise grandit également dans la population. Le 13 octobre dernier, à Roveredo, la mairie a organisé une conférence sur ce sujet. La grande salle communale ne suffisait pas à accueillir le public inquiet de la prolifération des sociétés-écran. L’ancien policier Fausto Cattaneo, originaire de la région et connu pour avoir infiltré les cartels de la drogue, travaille depuis des mois à un ouvrage sur les infiltrations criminelles dans la région.

Ce soir-là, il levait le voile sur des crimes commis dans la région, comme la fraude, la faillite frauduleuse ou encore le blanchiment. «La conquête de la région de la Moesa par des criminels, de ce que j’ai pu constater, est une longue histoire qui remonte aux années septante. Les autorités ont raté le train, non pas pour une question de minutes, mais pendant des décennies. À cela s’ajoute le fait qu’environ 90% des personnes physiques présentes dans la région sont titulaires de plusieurs centaines de sociétés dans différents paradis fiscaux».

À la soirée participaient aussi le conseiller d’État chargé de l’économie et du social Jon Domenic Parolini, du Parti bourgeois-démocratique (PBD), accompagné de trois haut cadres de son département. Seul représentant de l’exécutif, il a dû encaisser les critiques et les commentaires du public, car c’est le laxisme de l’ensemble du gouvernement qui a été dénoncé.

Une pétition demandant «l’intervention immédiate et massive des autorités cantonales et de la magistrature (…)» a d’ailleurs été lancée aussitôt après la conférence. Le Canton a déjà renforcé les contrôles, a-t-il assuré pour sa défense. Mais personne n’avait l’air d’y croire.

 

Paru dans l’édition papier de novembre 2017

 
ÉconomieFederico Franchini