Presse, l’année du grand écart

 

Il y a six ans, une étude étasunienne prédisait que, mis à part les très grands journaux et les très petits, tous les autres se déclineront en version numérique, seront rachetés ou disparaîtront.. dès 2017. Une «prophétie» qui tient les observateurs en haleine.

 

Fabio Lo Verso
23 janvier 2017

Le Washington Post se remet à embaucher massivement: une soixantaine de nouveaux journalistes devraient rejoindre la rédaction du prestigieux quotidien étasunien dans le courant de l’année. Une annonce qui tombe à contre-courant du catastrophisme qui étreint la presse. Contrairement à ce que laissent entendre certains médias, elle ne sonne pas le début de la résurrection, mais celui de la «prophétie» émise, il y a six ans, par le Center for the Digital Future de la USC Annenberg, prestigieuse école de journalisme de Californie.

Dans une étude remarquée parue en 2011, elle prédisait que, mis à part les très grands journaux, New York Times, Wall Street Journal et Washington Post, et les très petits, tous les autres se déclineront en version numérique, seront rachetés ou disparaîtront. Une «prophétie» assortie d’un délai vraisemblablement trop court: l’étude calculait que les titres du milieu, se situant entre le New York Times et les très petits journaux, basculeraient vers le digital ou cesseraient de paraître «juste avant ou en 2017».

Il est plausible que, aux États-Unis, cette prédiction se réalisera plus tard, mais elle ne se trompe pas sur l’essentiel. La survie de la plupart des titres est liée à l’adoption de stratégies numériques en phase avec leur environnement économique. Pour les grands journaux étasuniens à visée mondiale, l’enjeu consiste à s’allier à un agrégateur de communautés sur le web, Facebook ou Amazon.

Le Washington Post a ouvert la voie en 2013, en devenant le premier exemple d’hyperjournal*, après son rachat par Jeff Bezos, patron d’Amazon. Fruit de synergies entre un titre célèbre de la presse traditionnelle et un géant du web, l’hyperjournal est un modèle hybride, à la fois ancien et nouveau: il a permis à un vieux titre comme le Washington Post de revivre par la puissance numérique d’Amazon, capable en un seul clic de faire circuler une publicité à la vitesse grand V à travers un continent digital de clients potentiels. Trois ans après son rachat, soumis d’abord à une cure drastique puis requinqué par le savoir-faire commercial d’Amazon, le journal est à nouveau rentable, selon Jeff Bezos, le cerveau de cette réussite.

Si l’hyperjournal renoue avec l’âge d’or de la presse, ce scénario demeure réservé aux grands titres prestigieux, seuls en mesure d’attirer un public à haute valeur ajoutée, cosmopolite et attentif, une aubaine pour les annonceurs, celui-là même qui nourrit le lectorat du Washington Post et du New York Times, mais aussi du Monde ou Die Zeit. Or dans l’univers médiatique, ce qui arrive aux États-Unis se répercute en Europe cinq ou dix ans plus tard.

L’année 2017 sera celle où, de l’autre côté de l’Atlantique, commencera le grand écart prédit par l’étude californienne, un mouvement inéluctable qui mettra les journaux du milieu devant un choix cornélien: cesser les parutions papier ou mourir. Pour ceux qui migreront sur le web, l’avenir dépendra de leur faculté à ne pas reconduire le processus qui les a menés à leur perte: absence d’innovation et trop grande dépendance à la publicité.

En Suisse, quels journaux sont-ils à classer dans la catégorie très grands ou très petits? Au terme de leur passage à la version numérique, ou après leur disparition, on comptera le nombre de journaux du milieu. Et on mesurera alors l’étendue du grand écart qui chamboulera notre paysage médiatique.

 

* L’hyperjournal, sauveur de la presse? La Cité, mars 2014.

 

Paru dans l’édition de janvier 2017

 
ÉditorialFabio Lo Verso