«En Argentine, le féminicide est devenu un fait de société»

 © Charlotte Julie / Archives

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Dans son dernier livre, l’écrivaine argentine Selva Almada revient sur un triple meurtre de femmes commis dans les années 1980. Son récit en dit long sur la façon dont le sexe dit faible est, aujourd’hui encore, victime d’un machisme d’une violence inouïe.

 

William Irigoyen
3 décembre 2015

Le 10 décembre, Mauricio Macri succèdera officiellement à Cristina Kirchner à la présidence de l’Argentine. L’exercice du pouvoir s’annonce déjà périlleux car l’ancien régime péroniste tient encore le Parlement. En tout cas, ils sont nombreux, dans le pays, à attendre une rupture avec la politique menée sous «l’ancien régime». La sécurité des femmes fait-elle partie des dossiers prioritaires? Il est encore trop tôt pour le dire.

En tout cas, ce thème est, hélas, toujours d’actualité. Il suffit pour s’en convaincre d’observer l’immense mobilisation du 3 juin dernier dans les rues de Buenos Aires. Ce jour-là, des dizaines de milliers de citoyens sont descendus dans la rue pour dire basta — assezaprès la découverte d’un double féminicide. Encore un, devrait-on préciser.

Toutes les 31 heures, une femme est tuée dans le pays; 1808 meurtres ont été enregistrés depuis 2007 selon Casa del Encuentro, unique ONG à tenir un décompte très précis des victimes puisque, curieusement, il n’existe pas de statistique officielle concernant ces meurtres. Est-ce à dire que les autorités ne voient pas ou ne veulent pas voir? D’abord fait divers, le féminicide serait-il devenu aujourd’hui un fait de société?

«Oui même si la distinction que vous faites en français entre ces deux termes — «fait divers» et «fait de société» — n’existe pas en espagnol», lance l’écrivaine Selva Almada qui était récemment en déplacement à Paris pour faire la promotion de son dernier livre, Les jeunes mortes1, une enquête devenue récit. La jeune femme confesse avoir été frappée par un triple meurtre survenu dans les années 1980 lorsqu’elle était encore adolescente. À l’époque, les victimes se prénommaient alors Andrea, María Luisa et Sarita à qui l’ouvrage est d’ailleurs dédié.

Selva Almada vue par ©Daniel Mordzinski

Disons-le d’emblée: il ne s’agit pas d’une enquête journalistique. Certes, Selva Almada dit avoir beaucoup lu les comptes rendus de la presse de l’époque, mais elle ne prétend nullement vouloir éclairer l’enquête d’un jour nouveau. Non, c’est plutôt ce que révèle ce triple féminicide qui l’interpelle: «J’ai vite compris que je cherchais moins à raconter un enchaînement de faits qu’à proposer un panorama général de l’Argentine.»

Un panorama général du machisme quotidien, pourrait-on ajouter, qui se dessine page après page. Et l’auteure d’évoquer quelques exemples en guise de preuve: une collègue de sa propre mère «qui, chaque mois, remettait à son mari l’intégralité de son salaire pour qu’il gère son argent. Celle qui ne pouvait pas voir sa famille car son mari considérait que c’étaient des moins que rien. Celle qui n’avait pas le droit d’utiliser des chaussures à talons car c’était bon pour les putains».

Les exemples affluent ici. Mais ce qui frappe aussi dans ce livre ce sont tous ces personnages qui «gravitent» autour de ces féminicides, comme Yogui Quevedo, frère d’une victime, qui devient consultant pour la télévision dès qu’un nouveau meurtre fait la «Une» de l’actualité. Entre les assassins et ceux qui «profitent» du système médiatique ils sont nombreux à considérer la femme comme quantité négligeable.

«Ces dernières années s’est développée l’idée que cette dernière n’était qu’un simple produit jetable», assure Selva Almada. Mais l’auteure refuse l’idée selon laquelle elle aurait voulu signer un livre politique sur la société de consommation. «Non. Ce rapport qu’entretient la société avec les femmes ne date pas d’aujourd’hui. Vous observerez par exemple que le droit de cuissage est très actif au XVIIIe siècle autrement dit bien avant l’émergence d’une telle société», précise-t-elle.

Et bien soit, prenons donc le livre de cette jeune auteure argentine pour ce qu’il est: une enquête parsemée d’éléments autobiographiques. Un livre qui commence ainsi: «La nouvelle de la jeune morte a été pour moi comme une révélation. Ma maison, la maison de n’importe quel adolescent, n’était pas l’endroit le plus sûr au monde. Chez toi, on pouvait te tuer. L’horreur pouvait vivre sous ton toit.» Et s’achève par ces mots: «Je suis toujours vivante. Ce n’est qu’une question de chance.»

Comme la juxtaposition ces deux phrases sonne terriblement juste à la lumière d’une actualité tragique récente.


1 Selva Almada, Les jeunes mortes, Métaillé, traduit de l’espagnol (Argentine) par Laura Alcoba.